Julie Erikssen

Sings Love

La chanteuse de jazz, d’origine norvégienne par sa mère, a grandi en Normandie, dans une région où le jazz était absent de son environnement. Son parcours ressemble par certains côtés à celui de ses consœurs et confrères qui vivent outre atlantique. Un début précoce sur l’instrument, un passage par l’église, une multitude de rencontres et une vision sociétale du jazz. Connue dans l’univers du jazz parisien, elle côtoie quelques une des meilleures pointures hexagonales ou américaines de la scène actuelle. Agée d’une trentaine d’années, elle en paraît beaucoup moins, elle a sorti Out of Chaos, son véritable premier album. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Bastia.

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Parlez nous de votre jeunesse ?

Chez moi personne ne faisait de musique, mais j’ai toujours été un peu différente de mes frères et sœurs, de ma famille en général et notamment par rapport à mon attrait pour la musique. Quand j’étais toute petite mes parents m’avaient offert un piano en jouet et je composais des petites mélodies. J’étais fascinée par l’enchainement des notes et très vite j’ai réclamé des cours de piano. Ils ont attendu un peu d’autant que je viens d’une famille modeste et quand ils ont compris que j’étais vraiment motivée ils m’ont inscrite au conservatoire. J’avais cinq ans et ma mère très gentille m’emmenait au conservatoire, même si je n’avais pas cours juste pour que je puisse travailler l’instrument. Finalement, ils m’ont acheté un piano. À l’époque j’étais fasciné par la musique classique et romantique et donc à Noël, mes parents m’achetaient des Cds de Chopin, Liszt et j’étais à fond là dedans. En grandissant, j’ai commencé à m’intéresser à autre chose. Je trifouillais dans leurs disques et eux n’avaient que du jazz, du New Orleans. C’est là que j’ai entendu pour la première fois Ella Fitzgerald, Carmen Mc Rae. Bien évidemment j’aime toutes les autres aussi et j’ai beaucoup rêvé grâce à Ella, son swing, sa bonne humeur. J’ai aussi découvert dans la discographie de mes parents le blues et là j’ai eu envie de chanter. J’ai commencé à chanter sur le disque, à apprendre les chansons, j’avais dix ans.

Et vous vous êtes mise au jazz ?

Dans mon entourage, il n’y avait pas de jazz. Je vivais à la campagne et j’avais des copains qui écoutaient du rock, des trucs un peu violent come Led Zeppelin. Je me suis dit « houlala c’est fort ça », mais j’ai quand même commencé à m’y intéresser et à apprécier un autre style que le jazz. A 13 ans mes copains me poussaient à intégrer leur groupe, ils voulaient que je chante et je leur répondais : « moi je suis pianiste ». J’ai accepté et à nos premiers concerts on faisait du rock et du blues du blues-rock quoi, mais aussi du Pink Floyd et j’ai donc fait des concessions. C’est aussi à cette époque que je me suis mise à jouer de la guitare, du folk, du boogie. Mon travail a vite été reconnu dans les studios, les locaux de répétition. J’ai été appelée par plein de groupes qui faisaient des musiques différentes : du Hip hop, de la musique africaine, et j’ai beaucoup appris. En fait, je chantais tout temps, j’étais dans cinq ou six groupes en même temps. Je faisais des études parallèlement et mes parents me mettaient la pression. J’ai fait un master, mais c’était un peu compliqué car à 19 ans, j’étais choriste d’un groupe qui faisait une première partie au Zénith de Caen et en chantonnant dans les loges j’ai été repérée par un producteur. Il m’a demandé si j’avais une démo et bien sûr j’en avais une et il m’a fait signer chez Sony Music/Epic (elle a sorti deux singles sous le nom de Jody : « Dans ce monde » – 2003-, et « Entre l’ombre et la lumière » -2004- ). Ça ne se refuse pas et ça m’a fait bizarre de découvrir le Show business à seulement 19 ans. Je suis passé de l’underground avec une quête d’absolue de la musique au show biz où l’on vous dit qu’il faut faire de la promo. On était souvent en playback et j’avais la pression on m’a aussi demandé d’arrêter tous les groupes car il ne fallait pas que j’altère mon image et donc je ne faisais quasiment plus de musique, même si on m’a permis de continuer à co-composer. Ça a été une expérience superbe, mais c’est vrai que ça m’a fait un peu bizarre et je me suis dit bon je préfère jouer dans les clubs et dans les bars devant moins de monde que les scènes géantes (elle s’est produite pour la fête de la musique organisée par France 2 devant 200 000 personnes). Un petit peu plus tard, j’ai vécu des moments difficiles, j’ai perdu mon frère, et déjà je jouais du jazz avec des copains à droite à gauche dans des hôtels, mais pas avec de vrais jazzmen, ceux qui jouent la tradition depuis des années qui vont à New York, moi j’étais à Caen. J’avais envie de mieux connaître cette musique, de m’en imprégner et d’aller plus loin dans cette imprégnation. J’ai monté mon premier quartet de jazz avec des jazzmen plus âgés que moi. C’était des normands : Emmanuel Dupré (p), Jean Benoît Culot (dm) et Lucas Henry (b). J’ai commencé à sortir dans les clubs et très vite, j’ai eu des opportunités. J’ai rencontré Franck Amsallem et après je n’ai plus arrêté de jouer avec lui, il y avait aussi Olivier Hutman, Laurent Courthaliac. A chaque fois que j’avais un concert, j’appelais de nouveaux musiciens, je voulais découvrir des styles différents avec des personnalités différentes et j’ai beaucoup appris. Je suis très heureuse d’avoir eu ce destin, d’avoir réalisé mon rêve d’enfant de chanter des standards dans les clubs.

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Avez-vous été à New York ?

Au début je n’arrêtais pas de jouer avec Franck, les garçons et puis je suis allée à NYC toute seule pour me rendre compte.

Où avez-vous atterri ?

J’ai eu la chance d’organiser les after hours au Duc des Lombards pendant trois ans. Je passais mon temps dans ce club ce qui m’a permis de rencontrer énormément de musiciens américains : Gérald Clayton, Gilad Exelman, Eric Alexander qui chaque fois qu’il se produisait à Paris m’invitait à chanter avec lui, Roy Hargrove. Mais aussi les musiciens français qui sont à New York comme Clovis Nicolas, qui me disaient toujours « oh quand tu es à New York tu m’appelles ». Et je me suis dit il faut que j’aille voir et j’ai fini dans le village au Mezzrow, au Smalls, au Smoke et maintenant j’y vais une fois par an pour voir les amis, pour « checker » la musique car c’est tellement motivant. Et c’est Johnny O’ Neil qui m’a fait chanter à NYC. Il était passé une fois à Paris et nous avions sympathisé. Il joue énormément et fait beaucoup de jam.

collectif. On chante ensemble et ça dégage une puissance incroyable. Ça m’a énormément plu ! Donc je n’avais pas envie de me lever le dimanche matin mais quand je sortais de la messe je me sentais tellement mieux  parce que j’avais chanté pendant une heure. Et de ce fait j’ai toujours senti que la musique était aussi une thérapie.

Quel est le concert auquel vous avez assisté qui vous a le plus marqué ?

Il y en a beaucoup qui m’ont marquée mais j’ai envie de dire celui de Liz Mc Comb. Quand j’avais 15 ans, je suis allée la voir à Paris, ma sœur m’avait offert ce concert pour mon anniversaire. Elle jouait au piano et chantait. Elle avait une énergie incroyable et une telle grâce. Et je suis allée la voir à la fin du concert en lui disant que je voulais être elle. Je lui ai demandé un conseil et

Qu’aimez-vous dans la vie sociale des jazzmen ?

Je suis née dans une famille avec des frères et sœurs plus âgés que moi qui avaient un vécu. De plus, je suis végétarienne et je me suis toujours sentie différente de mon environnement et quand je suis arrivée dans le jazz, là je me suis dit ça y est, là je suis chez moi. C’est pour ça que je passe mon temps au Duc, car je retrouve des personnes qui ont mes centres d’intérêt. Et on ne parle que de ça, de musique. Je suis comblée par le jazz. J’ai étudié beaucoup d’autres styles de musique et je trouve ça très intéressant, mais je continue d ‘apprendre le piano jazz. J’ai un petit trio avec Christian Brun, que j’adore, et je chante aussi.

Vous aussi vous avez découvert le goût du chanter à la messe, comme de nombreux musiciens de jazz afro-américains. Etait-ce dans une église catholique ou protestante ?

C’est vrai que mes parents ont cru bien faire, ils m’ont inscrit au catéchisme quand j’avais six ans et ils ont bien fait. Donc j’allais à l’église, même si parfois je n’avais pas envie de me lever le dimanche matin et finalement deux choses. D’abord même si ce n’est pas la même ambiance que dans les églises américaines ici c’est plus austère, on chante beaucoup. Le curé m’a vite mis à l’orgue et parfois je remplaçais l’organiste et du coup j’assumais des mariages et puis je chantais, mais ça m’ennuyais car les gens ne chantaient pas assez fort à mon goût. C’est ainsi que j’ai découvert la puissance du chant, je m’en souviendrais toute ma vie, elle m’a dit : « Il faut chanter et faire des concerts » et j’ai répondu d’accord.

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Est-ce que Out of Chaos est votre premier album ?

C’est mon troisième mais j’ai envie de dire que c’est vraiment mon premier. Car j’en ai fait avant, j’ai enregistré des EPs, des standards mais là c’est le premier où je fais tout toute seule du début à la fin, l’écriture, les arrangements, la composition, la direction artistique jusqu’au livret et à la photo. L’objet en intégralité.

Vous aviez sorti un album de standards avec Laurent Courthaliac ?

Oui, un musicien   que j’aime beaucoup qui m’a beaucoup appris sur le be-bop. C’est quelqu’un qui rassemble beaucoup chez lui. Il a un grand piano et il a appris à New York auprès des plus grands. Il a une immense culture que ce soit cinématographique et c’est quelqu’un qui m’a plu dans le jazz car il sait parfaitement accompagner le chant. Il connaît les paroles des chansons, il sait de quoi on parle et accompagne en accord avec les histoires, ce qui est très important pour moi. On se retrouvait chez lui pour jammer et on a eu l’idée d’enregistrer un disque sur l’amour (Julie Erikssen sings love) car il y a de belles chansons d’amour dans les standards. Un peu plus tard, on a récidivé avec des standards de Noël (Winter Wonderland). On l’a enregistré à l’ancienne sans casque et en direct.

Malgré votre vécu jazzique, notamment à travers vos nombreuses rencontres votre premier album ne suinte pas intégralement le jazz de la tradition. Comment expliquez vous votre choix. Quelles en sont les principales raisons?

Je crois que j’aurais certainement écrit quelque chose de plus proche de la tradition si j’avais eu le projet de faire un disque. Mais, je n’ai pas choisi d’écrire cet album, j’ai eu besoin de l’écrire. Le processus de création et de direction artistique a été comme une thérapie. J’ai d’abord écrit des histoires, et ensuite, j’ai voulu les illustrer au mieux. J’ai toujours trouvé important qu’il y ait une cohérence entre l’arrangement et les paroles du morceau que je chante. C’est une des principales raisons pour lesquelles Laurent Courthaliac et moi nous entendons si bien d’ailleurs. Il est l’un des rares musiciens français qui s’intéressent encore aux textes qu’il accompagne ! Aurais-je pu me limiter à une seule influence musicale pour exprimer ma philosophie d’ouverture et pour raconter mon expérience de libération? Peut être, mais pour exprimer les émotions de colère, de combat, ou au contraire à d’autres moments, les sensations d’apaisement, d’élévation, l’idée de lumière, je n’ai pas pu ignorer les autres genres musicaux que j’ai aussi étudié, que j’aime et qui sont intégrés en moi. Il y a la musique classique romantique qui me fait rêver, les valses françaises que dansait ma grand mère, la puissance des envolées de Coltrane, les tensions excitantes de Monk, les folk songs contestataires de Bob Dylan. J’ai bien senti que le résultat serait certainement inclassable, mais j’ai décidé d’aller au bout de ma vision, en toute sincérité, en toute liberté, c’était ça le plus important.

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Votre album aborde quand même aussi le jazz nordique ? Pourquoi ?

Oui le jazz nordique, c’est vrai. E.S.T., Brad Meldhau sont mes références en la matière et j’aime les influences folks dans le jazz, les musiques scandinaves aériennes ça me transporte. Jakob Carlson, beaucoup de projets ECM, ACT, avec qui j’avais espoir d’être signée.

Enfin, vous avez fait l’émission de télé-crochet The Voice. Est-ce que ça a été un obstacle ou un tremplin pour votre carrière ?

Comme je vous l’ai dit, je suis passée par une période assez difficile. Je commençais à sortir dans les clubs en me disant que j’allais faire ce que j’avais envie de faire et d’arrêter de dire oui à toutes les propositions. Je me suis mise à fond dans le jazz et j’ai commencé à publier des petites vidéo sur le Web, des sessions avec Roy Hargrove et les gens du casting de The Voice les ont vues. Ils m’ont harcelée pour que je participe et comme je m’orientais vers la musique professionnelle, ils m’ont qu’à l’occasion des auditions je pourrais rencontrer des personnes susceptibles de me proposer d’autres choses et j’ai accepté. Finalement je me suis prise au jeu, mais ce qui a été difficile c’est que je ne pouvais pas chanter du jazz. Et effectivement je n’attendais rien, mais ça m’a beaucoup apporté dans la relation avec le public. Je ne pensais pas que celui de The Voice apprécierait le jazz et finalement beaucoup de gens m’ont suivi même dans le jazz. C’est vrai que c’est une exposition hors du commun.

M.M.

Discographie :

EP 2014. Breathe

EP 2016. Julie Erikssen Sings Love

EP 2016. Winter Wonderland

CD 2018. Out of Chaos, Sound Surveyor

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Liens vidéo :

https://www.youtube.com/watch?v=zG4R-CsrQ7w (with Roy Hargrove)

https://www.youtube.com/watch?v=aNW2SCJv8M8 (with Franck Amsallem)

https://www.youtube.com/watch?v=6CvV3_SaGG4 (with Laurent Courthaliac)

https://www.youtube.com/watch?v=kmzS7Y86HGM

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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