CHRONIQUES ALBUMS

Life Goes On by Carla Bley

Life Goes On Life Goes On, Life Goes On On, Life Goes On And On, Life Goes On And Then One Day, Beautiful Telephones (part 1), Beautiful Telephones (part 2), Beautiful Telephones (part 3),Copycat After You, Copycut Follow The Leader, Copycut Copycat

Carla Bley (p), Andy Sheppard (s), Steve Swallow (b)

Carla Bley est une habituée du format en trio. Au cours de sa longue et brillante carrière, marquée par de nombreux joyaux (Escalator  over the Hill, Duets, The Very Big Carla Bley Band), elle a enregistré plusieurs opus dans ce format (Songs with Legs, Trios). Pour Life Goes elle opte à nouveau pour  le trio. Ce nouvel album  s’articule autour de trois thèmes majeurs déclinés en trois ou quatre parties. D’emblée la pianiste prend les choses en main.   Elle montre la voie à emprunter pour exprimer ce « Life Goes On, Life Goes On ». Ses sonorités sur le clavier semblent puiser aux tréfonds de la substance qui constitue l’ADN de Carla Bley. Les notes qui impulsent ce premier thème ont tout de la racine d’un arbre bien en terre. Quand la basse de Steve Swallow intervient, le tronc de la mélodie apparait et c’est Sheppard qui orne le tout,  tel le feuillage d’un chêne centenaire. Le blues qui sied à ce premier titre apaise les pensées. La conjonction des notes graves jouées sur les touches en ivoire et les pincements de cordes sur la basse donne une saveur suave aux propos avant que n’intervienne le saxo. Ce mode opératoire se reproduit sur le  thème suivant, mais le background blues cède la place à une atmosphère plus vivifiante, plus ECM. La 3e déclinaison de ce Life Goes On dénommée ici « Life Goes On and On », se muscle façon bop. La rythmique  chaloupe avantageusement pour laisser s’envoler les nuées de notes de Sheppard (s). 

La mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs

L’intensité diminue sur le quatrième et dernier « mouvement » de cette composition.  Le groupe enchaîne par une session en trois parties nommée « Beautiful Telephones ». La construction de ce thème puise aux mêmes références que le précédent. Le piano introduit le propos, légèrement soutenu par les notes aigües de la basse. Cet enchevêtrement de notes se poursuit tout au long de ce titre, pour délivrer une émotion des plus captivante. Sur la deuxième partie, Sheppard vient placer des notes d’une rondeur ouatée pour rester dans la thématique développée précédemment. Les notes ciselées de Carla Bley créent une dichotomie d’une certaine magie. La composition se termine par une présence marquée  de la basse de Swallow qui apporte une rondeur de son que le piano transgresse par une mélodie fraiche. Enfin « Copy Cut » se décline lui aussi en trois épisodes et cette fois-ci c’est le saxophone qui ouvre et entremêle ses notes avec celles du piano. Comme en apesanteur, la mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs, à la fois planants et apaisants. Le deuxième instant prend de l’ampleur se fait plus festif. « Copycut Copycat » semble vouloir nous dire adieu pour ce bon moment passé en compagnie d’un trio d’une créativité infinie. Après avoir échangé quelques propos, chacun exprime ses sensations pour tirer sa révérence. À ce jeu là, c’est Carla Bley qui se fait le mieux remarquer, avec toujours un phrasé d’une qualité limpide et balancée. Le trio se met à l’unisson pour s’en aller et démontre que Carla Bley reste incontournable dans un univers autant  éthéré.

Michel Maestracci

Écouter le 1e morceau ici

Swallow Tales by John Scofield

She Was Young, Falling Grace, Portsmouth Figurations,  Awfull Coffee,  Eiderdown, Hullo Bolinas, Away, In F, Radio

John Scofield (g), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Après Combo 66, qui fêtait le 66e anniversaire du guitariste de Dayton, en compagnie d’un combo composé de Gérald Clayton (p) et Vicente Archer (b), John Scofield continue d’enrichir sa discographie.  Pour son  premier opus chez ECM, Sco joue la fidélité et pour cause. Le titre ne prête aucune équivoque.  Il remercie Steve Swallow avec qui il chemine depuis ses débuts.  Les morceaux au menu de Tales… parcourent la carrière du bassiste (1967 à 2009), évoquent ses multiples collaborations  (Gary Burton, Lee Konitz, Carla Bley), et mettent en lumière la guitare, elle de Pat Metheny ou la sienne puisqu’il reprend « Away » présent sur Quiet (1996).  

Au bout du compte John Scofield délivre des moments de majesté. L’entame de l’album est à savourer avec élégance (« She Was Young »). Bill Stewart sur les toms éclaire le propos d’une profondeur ouatée.  Swallow adoucit de ses mots le contenu perçu.  Le phrasé si particulier de Sco transparait sur « Falling in Grace ». Ses sautillements donnent une dynamique au morceau, malgré des accords plaqués remplis de voicing. Puis, le trio se déchaine sur les envolées du leader avec un batteur qui jongle sur ses fûts («Portsmouth Figurations»). « Awfull Coffee », un des titres favoris du guitariste, permet d’apprécier sa sensibilité. La délicatesse du propos se manifeste dans les notes aigües sorties du manche  et les frappes ténues de Stewart sur ses fûts. Moment magique avec « Away » joué simplement qui met bien en avant le jeu du leader. Il expose le titre dans un format beaucoup plus réduit que sur l’album Quiet, où il bénéficiait de sacrés  soufflants (Wayne Shorter, Randy Brecker, Howard Johnson). Enfin, avec « In F » et « Radio » l’artiste nous livre le sentiment qu’il souhaite continuer de nous balader dans ses univers. Son magique phrasé semble nous indiquer la voie de son prochain opus, chez ECM encore, qui sait ?

Michel Maestracci

Scofield en streaming

https://www.deezer.com/fr/artist/14671

JOHN SCOFIELD

From East to Swallow

(réalisée par Facetime le 12 avril 2020)

Comment allez- vous ?

Cela  fait trois semaines que je reste confiné chez moi.  Ce n’est pas trop dur car je suis plus âgé que beaucoup d’autres musiciens et j’ai de l’argent de côté.

Pourquoi avoir retenu Steve Swallow plutôt que Bill Stewart ou Larry Goldings pour ce nouvel album ?

J’ai souvent joué en trio avec Bill et Steve et parfois nous jouions les chansons de mon ami bassiste. J’ai commencé à me produire avec lui quand j’avais 20 ans. Il m’a bien aidé quand j’ai débuté dans la musique. Nous sommes devenus très bons amis. Et j’ai tout le temps joué avec Bill. Pour tout vous dire notre 1e album en commun date de  1980 c’était Bar Talk.  

Swallow Tales est annoncé comme étant votre premier album chez ECM. Pourtant vous avez déjà  enregistré, notamment Saudades  avec Jack De Johnette et Larry Goldings en 2006. Y a-t-il une différence dans votre contrat à présent ?

Oui c’est bien la première fois que j’enregistre pour ECM. L’album que vous évoquez avec Larry et Jack De Johnette c’était dans un format groupe de même avec Marc Johnson (Shades of Jade). Mais c’est bien la première fois que j’enregistre pour le label de Manfred Eicher en qualité de leader.

Comme faire un album de standards

Comment avez-vous sélectionné les chansons à mettre sur cet album?

J’ai appris la plupart de mes chansons en grandissant dans les années 70, quand j’étais à fond dans mes études musicales !  Je jouais quelques titres et j’étais à l’aise pour les reprendre, mais quelques unes sont plus récentes. Steve m’en avait envoyé, il y a quelques années, et j’ai trouvé qu’elles devaient convenir, mais c’est vrai, j’ai un tas de chansons que je pourrais incorporer à cet album. Steve m’avait notamment transmis (« Awful Coffee »), et je l’avais trouvé intéressante à jouer. Mais il y en avait plein d’autres comme  « Portsmouth Figurations ». Je l’avais apprise dans les années soixante-dix. Elle était sur Duster,  l’album de Garry Burton, je l’ai apprise de son album. Je pense que tout ce que nous jouons redevient nouveau. C’est comme faire un album de standards pour moi.

labels : Blue Note, Verve, EmArcy, Grammavision. Que vous offre de plus ECM par rapport aux autres maisons de disques.

En un sens,  ils sont tous les mêmes.  Ils sortent vos albums et les gens les écoutent. Mais ECM a une histoire incroyable avec des artistes fameux. Il était important d’exposer au monde une nouvelle vision de là musique et je suis heureux et fier qu’il m’accepte d’être sur ce label. Je suis conscient de la belle chance qui m’est offerte.

Le slogan d’ECM  est : « The Most Beautiful Sound Next to Silence ». (Sourire de John) Que pouvez vous apporter a ce slogan ?

Je ne connaissais pas ce slogan mais peut être est-ce  seulement la dernière chose que nous allons jouer avant le silence. Je ne sais pas, mais je n’ai jamais fait un album en pensant que je vais faire un album pour telle ou telle maison de disques. Je fonctionne de même pour ECM. Mais Swallow Tales est un disque que je souhaitais réaliser et je l’ai fait.  J’attends qu’il sorte et peut être va-t-il être apprécié ? Je ne sais pas encore ?  (ndlr : la date de sortie était prévue le 15 mai, elle  a été décalée au 5 juin).

Donc vous êtes un musicien libre quand vous réalisez vos disques ?

Bon, parfois le président de la maison de disques peut me dire : «  Oh je ne pense pas que ce soit une bonne idée aussi ne le fais pas ». Mais la plupart du temps je fais ce que je veux dans  mes projets.

J’aime le trio avec une basse et une batterie

Vous avez joué dans différents formats, en avez vous un de préféré et si oui lequel ?

J’aime le trio avec une basse et une batterie  car c’est celui qui permet au guitariste de réellement bien s’exprimer. Mais parfois cette  formule me fatigue. Alors j’apprécie de jouer avec un claviériste, très sensible au fait de partager la musique avec un guitariste. C’est important de le noter, comme le piano est prédominant dans la section rythmique, certains musiciens prennent trop de place. Aussi il faut trouver le gars juste qui laisse la guitare se faire entendre  et en cela j’apprécie de jouer avec Gerald Clayton ou Larry Goldings. Donc j’aime aussi m’exprimer en quartet et réellement je souhaiterais pouvoir me produire un jour avec un groupe encore plus grand : quatre cuivres et une section rythmique. Mais c’est dur à mettre en place, car il est plus difficile d’obtenir des dates dans ce format, notamment à cause de l’aspect financier. Donc ce n’est pas aisé. Mais j’aimerais vraiment  le faire. Enfin, j’aime les  challenges et  je voudrais  aussi me produire en solo, car je ne l’ai jamais fait. J’aime toutes ces situations c’est vraiment merveilleux quand vous  changez et que  vous allez vers des horizons qui ne sont pas les vôtres. Ainsi, on  ne s’ennuie jamais !

Jim Hall disait un soir, après avoir joué avec Joe Lovano : « Ce soir j’ai bien appris ». Vous avez souvent joué avec Lovano, qu’avez-vous appris avec lui ?

J’ai tellement appris avec lui ! Il suffit de l’écouter. C’est tellement incroyable comme il a tant de choses en lui qui sortent quand il improvise. Il pense toujours au contraste, aux façons de faire fonctionner la musique comme si nous parlions de toiles abstraites. Surtout ce que j’apprends de lui, c’est d’écouter à quel point l’improvisation jazz peut être bonne. Quand vous jouez avec quelqu’un d’aussi bon, vous apprenez vraiment parce que c’est votre âme qui reçoit et vous devez être capable de jouer dans la foulée quelque chose qui va mettre  à l’aise vos partenaires. J’ai tellement de chance de jouer avec Joe. Il m’a donne toujours donné une leçon, dans le bon sens.

Et avec Jim Hall ?

La première fois que j’ai entendu Jim, j’ai réalisé qu’il existait un moyen de chanter à la guitare. Il y a tellement de façons de jouer, mais Jim a proposé une autre approche, à nous tous. Il a  magnifié l’âme et la beauté de la guitare électrique. Il est toujours mon joueur préféré Il pourrait jouer juste quelques notes derrière un joueur de cor que ça serait toujours beau. Il est tellement de bon goût. Il swinguait vraiment fort. Ce son à la guitare, le son qu’il pouvait lui donner.

J’ai des arrangements pour quatre guitares

Votre carrière est toujours aussi riche et prolixe. Quels autres projets aimeriez vous mener ? Un hommage à Miles Davis, des sets à plusieurs guitares, composer pour bigband ?

Je demande, avant tout,  à être un bon guitariste. Ensuite avoir des  projets et jouer avec Mike (Stern) et aussi Bill (Frisell) et Pat (Metheny), c’est toujours volontiers, il ne reste qu’à accorder nos agendas. Mais il y a aussi tout un ensemble de jeunes guitaristes, quand je dis jeunes c’est parcequ’ ils le sont plus que moi, comme Kurt Rosenwinckel,  Peter Bernstein ou Julian Lage avec qui j’aimerais partager des projets.  J’ai quelques arrangements pour quatre guitares et une section rythmique, ça  serait comme un petit big band de guitares. Mon ambition serait de réunir ces musiciens et jouer mes compositions.

C’est une excellente idée !

J’ai beaucoup d’idées vous savez et  j’espère pouvoir toutes les réaliser. Là, je joue en quartet avec clavier,  basse et batterie. Nous avons joué une soixantaine de morceaux rock  mélangés  au jazz, c’était too Amazing. Je viens de commencer maintenant et espère venir l’année prochaine en Europe présenter mon projet que j’ai intitulé   Yankee Go Home !

Êtes vous satisfait du mode de rétributions organisé par les plates-formes de streaming ?  Est ce un bon ou mauvais deal pour les musiciens?

Oh c’est une très mauvaise  affaire pour les musiciens, pour ce qui est de l’aspect financier bien sûr. C’est un univers totalement autre. Il n’y a plus ou quasiment plus de revenus des ventes de musique enregistrée et rares sont les  musiciens de jazz ayant  vendu assez de disques pour pouvoir  rester à la maison et vivre de leurs royalties. Aussi, nous devons toujours nous produire en live et tant que nous sommes bons sur nos instruments, que nous pouvons jouer en public, dans des clubs et faire des concerts, ça ira forcément. C’est comme ça que je gagne de l’argent et donc ce nouveau modèle économique ne m’affecte pas trop. C’est un monde différent, qui n’a pas vraiment affecté le jazz, mais le monde de la musique. Du coup,  beaucoup de grands talents l’ont compris parce qu’ils pensaient faire beaucoup d’argent en écrivant de la musique. Mais maintenant c’est plus difficile de le faire et ils peuvent envisager de faire autre chose de leur vie.

Pensez vous qu’après le Corona virus le monde de la musique  va changer ?

C’est ce que les gens disent. Une fois la fin du confinement, je souhaite vraiment pouvoir retourner dans les clubs, écouter, de la musique y jouer.  Mais je demanderai toujours aux gens d’être à un mètre cinquante  de moi. Je ne sais  pas combien de temps cela va durer pour nous permettre de revenir jouer ? En attendant,  merci et prenez soin de vous !

Michel Maestracci

Le parcours discographique de John  Scofield  (à chaque fois un titre à écouter)

1977 :   East Meets West (« Any Who Else »)

1978 : Rough House (« Rough House »)

1979 : Ivory Forrest (« Monk’s Mood »)

1980 : Bar Talk (« Fat Dancer »)

1980 : Who’s Who(« The Beatles »)

1981 : Shinola(« Dr Jackie »)

1984 : Electric Outlet (« Pick Hits »)

1986 : Still Warm (« Gil B643 »)

1986 : Blue Matter (« The Nag »)

1987 : Loud Jazz  (« Signature of Venus »)

1988 : Flat Out  (« Science and Religion »)

1990 : Meant to Be (« Mr. Coleman to You »)

1990 : Time on my Hands  (« Flower Power »)

1991 : Grace under Pressure (« Twang »)

1992 : What We Do(« Big Sky »)

1993 : Hand Jive (« Dark Blue »)

1993 : I  Can See your House from Here (with pat Metheny) (« No Matter What »)

1995 : Groove Elation  (« Peculiar »)

1996 : Quiet  (« Away with Words »)

1998 : A Go Go (« Chank)

2000 : Bump (« Chichon »)

2001 : Works for Me(« Big J »)

2002 : Old Folks (« Wanderlust »)

2002 : Überjam (« Animal Farm »)

2003 : Up All Night (« Creeper »)

2004 : En Route (« Alfie »)

2005 : That’s What I Say  (« Unchain my Heart »)

2006 : Saudades (DeJohnette-Goldings-Scofield) (« Seven Steps to Heaven »)

2007 : This Meets That (« Behind Closed Doors »)

2008 : Solar (Scofield-Abercrombie)(« Four on Six »)

2009 : Piety Street (« Motherless Child »)

2010 : 54(« Out of the City »)

2011 : A Moment’s Peace (« I Want to Talk About You »)

2013 : Überjam Deux(« Endless Summer »)

2014 : Three Times Three (Sanchez-Scofield-McBride) (« Nooks & Cranies »)

2014 : The Trio Meets Scofield (Pablo Held Trio)

2015 : Past Present (« Get Pround »)

2016 : Country for Old Men (« Red River Valley »)

2017 : Hudson (DeJohnette-Grenador-Medeski-Scofield) (« Hudson »)

2018 : If You Could Hear of Us (Abercrombie-Bogdanovic-Scofield)

2018 : Combo 66 (« Uncle Southgern »)

2020 : Swallow Tales (« Away »)

Merci à Allmusic.com