CHRONIQUES ALBUMS

Life Goes On by Carla Bley

Life Goes On Life Goes On, Life Goes On On, Life Goes On And On, Life Goes On And Then One Day, Beautiful Telephones (part 1), Beautiful Telephones (part 2), Beautiful Telephones (part 3),Copycat After You, Copycut Follow The Leader, Copycut Copycat

Carla Bley (p), Andy Sheppard (s), Steve Swallow (b)

Carla Bley est une habituée du format en trio. Au cours de sa longue et brillante carrière, marquée par de nombreux joyaux (Escalator  over the Hill, Duets, The Very Big Carla Bley Band), elle a enregistré plusieurs opus dans ce format (Songs with Legs, Trios). Pour Life Goes elle opte à nouveau pour  le trio. Ce nouvel album  s’articule autour de trois thèmes majeurs déclinés en trois ou quatre parties. D’emblée la pianiste prend les choses en main.   Elle montre la voie à emprunter pour exprimer ce « Life Goes On, Life Goes On ». Ses sonorités sur le clavier semblent puiser aux tréfonds de la substance qui constitue l’ADN de Carla Bley. Les notes qui impulsent ce premier thème ont tout de la racine d’un arbre bien en terre. Quand la basse de Steve Swallow intervient, le tronc de la mélodie apparait et c’est Sheppard qui orne le tout,  tel le feuillage d’un chêne centenaire. Le blues qui sied à ce premier titre apaise les pensées. La conjonction des notes graves jouées sur les touches en ivoire et les pincements de cordes sur la basse donne une saveur suave aux propos avant que n’intervienne le saxo. Ce mode opératoire se reproduit sur le  thème suivant, mais le background blues cède la place à une atmosphère plus vivifiante, plus ECM. La 3e déclinaison de ce Life Goes On dénommée ici « Life Goes On and On », se muscle façon bop. La rythmique  chaloupe avantageusement pour laisser s’envoler les nuées de notes de Sheppard (s). 

La mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs

L’intensité diminue sur le quatrième et dernier « mouvement » de cette composition.  Le groupe enchaîne par une session en trois parties nommée « Beautiful Telephones ». La construction de ce thème puise aux mêmes références que le précédent. Le piano introduit le propos, légèrement soutenu par les notes aigües de la basse. Cet enchevêtrement de notes se poursuit tout au long de ce titre, pour délivrer une émotion des plus captivante. Sur la deuxième partie, Sheppard vient placer des notes d’une rondeur ouatée pour rester dans la thématique développée précédemment. Les notes ciselées de Carla Bley créent une dichotomie d’une certaine magie. La composition se termine par une présence marquée  de la basse de Swallow qui apporte une rondeur de son que le piano transgresse par une mélodie fraiche. Enfin « Copy Cut » se décline lui aussi en trois épisodes et cette fois-ci c’est le saxophone qui ouvre et entremêle ses notes avec celles du piano. Comme en apesanteur, la mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs, à la fois planants et apaisants. Le deuxième instant prend de l’ampleur se fait plus festif. « Copycut Copycat » semble vouloir nous dire adieu pour ce bon moment passé en compagnie d’un trio d’une créativité infinie. Après avoir échangé quelques propos, chacun exprime ses sensations pour tirer sa révérence. À ce jeu là, c’est Carla Bley qui se fait le mieux remarquer, avec toujours un phrasé d’une qualité limpide et balancée. Le trio se met à l’unisson pour s’en aller et démontre que Carla Bley reste incontournable dans un univers autant  éthéré.

Michel Maestracci

Écouter le 1e morceau ici

Swallow Tales by John Scofield

She Was Young, Falling Grace, Portsmouth Figurations,  Awfull Coffee,  Eiderdown, Hullo Bolinas, Away, In F, Radio

John Scofield (g), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Après Combo 66, qui fêtait le 66e anniversaire du guitariste de Dayton, en compagnie d’un combo composé de Gérald Clayton (p) et Vicente Archer (b), John Scofield continue d’enrichir sa discographie.  Pour son  premier opus chez ECM, Sco joue la fidélité et pour cause. Le titre ne prête aucune équivoque.  Il remercie Steve Swallow avec qui il chemine depuis ses débuts.  Les morceaux au menu de Tales… parcourent la carrière du bassiste (1967 à 2009), évoquent ses multiples collaborations  (Gary Burton, Lee Konitz, Carla Bley), et mettent en lumière la guitare, elle de Pat Metheny ou la sienne puisqu’il reprend « Away » présent sur Quiet (1996).  

Au bout du compte John Scofield délivre des moments de majesté. L’entame de l’album est à savourer avec élégance (« She Was Young »). Bill Stewart sur les toms éclaire le propos d’une profondeur ouatée.  Swallow adoucit de ses mots le contenu perçu.  Le phrasé si particulier de Sco transparait sur « Falling in Grace ». Ses sautillements donnent une dynamique au morceau, malgré des accords plaqués remplis de voicing. Puis, le trio se déchaine sur les envolées du leader avec un batteur qui jongle sur ses fûts («Portsmouth Figurations»). « Awfull Coffee », un des titres favoris du guitariste, permet d’apprécier sa sensibilité. La délicatesse du propos se manifeste dans les notes aigües sorties du manche  et les frappes ténues de Stewart sur ses fûts. Moment magique avec « Away » joué simplement qui met bien en avant le jeu du leader. Il expose le titre dans un format beaucoup plus réduit que sur l’album Quiet, où il bénéficiait de sacrés  soufflants (Wayne Shorter, Randy Brecker, Howard Johnson). Enfin, avec « In F » et « Radio » l’artiste nous livre le sentiment qu’il souhaite continuer de nous balader dans ses univers. Son magique phrasé semble nous indiquer la voie de son prochain opus, chez ECM encore, qui sait ?

Michel Maestracci

Scofield en streaming

https://www.deezer.com/fr/artist/14671

OLIVIER DURAND

Guitar Man du Havre

Olivier Durand a débuté la musique par la pratique du piano. Depuis qu’il est enfant il voue une passion pour le chant, il reconnaît même avoir créé une chanson sur les vaches. Par l’entremise d’un cousin batteur, il s’est mis à jouer sur les fûts.  Enfin, avant de devenir guitariste, il a encore  voulu tester la basse pour jouer « Walking on the Moon », comme Sting. Ensuite, une tante lui a donné sa guitare et il a débuté avec  AC/DC en tenue d’Angus Young ! Il  était à fond dans la guitare et l’est toujours ! Elliott Murphy qu’il accompagne depuis bientôt un quart de siècle ne s’en plaint pas. 

Quel type de guitare possédiez-vous ?

J’avais une copie d’une Fender Strato et je jouais avec des copains. Au début, je ne comprenais pas les histoires d’accords, les barrés étaient écrits bizarrement sur les partitions. J’avais l’impression qu’il fallait dix doigts pour faire un accord. Ensuite, j’ai compris qu’il n’en  fallait qu’un doigt. J’aimais jouer « Rock Around the Clock » et c’est d’ailleurs le premier solo que j’ai appris (il mime le solo).

Pourquoi écoutiez-vous Bill Haley ?
Mon frère devait avoir une compilation et il y avait aussi tous les autres hits de l’époque « See You Later Alligator » etc.

Vous étiez au collège à cette époque et comment réagissaient vos copains de classe ?

Oui, j’étais scolarisé au Havre et ça ne se passait pas très bien avec mes collègues. En fait, j’étais différent. Je venais d’une petite ville et pour eux qui venaient de classes sociales très favorisées, je n’étais qu’un manent de la  campagne. Ils  jouaient du piano classique alors que je faisais du rock. Malgré tout, j’avais deux ou trois copains et à la récré nous parlions musique. Je pense à Florent Barbier, que je vois toujours et avec qui nous avons débuté ensemble. Il a été le batteur des Roadrunners et aujourd’hui il possède son studio à New York. On avait la même envie et nous bossions tous les deux tout le temps. On avait cet objectif commun de faire de la musique.

Quand avez-vous su que vous alliez devenir musicien professionnel ?

C’est un rêve que j’ai depuis mes treize ans, mais on vit dans un monde où l’on nous dit : « Tu dois faire de vraies études, avoir un vrai métier ». Alors, je pensais devenir journaliste, pas forcément de rock. Ce qui m’intéressait c’était de découvrir apprendre des choses des autres.

Donc vous avez fait des études ?

Oui,  je jouais toujours de la guitare et dans le même temps j’ai obtenu un bac A2. Ensuite, j’ai rejoint Paris pour faire l’IACP (école de jazz), qui était très free à l’époque. J’ai mis des noms sur des choses que je connaissais en tant qu’autodidacte et j’ai compris les règles de la musique.

Vous découvrez la théorie, avec une votre expérience et là vous décollez, mais comment cela se passe-t-il ?

J’avais un groupe,  Why Not et nous faisions quelques concerts. Un jour nous sommes sélectionnés pour un tremplin rock au Havre.  Little Bob en était  le parrain et le président du jury. Et ce soir là, après les délibérations, il est monté sur scène et a décidé de me donner le prix du meilleur  guitariste, alors qu’il n’y en avait pas de prévu. Ça a été ma première rencontre avec Bob. Il faisait toujours partie de Little Bob Story (LBS).  Il devait entamer sa carrière solo, aussi m’a-t-il demandé de l’aider à écrire des nouvelles chansons. Je lui envoyais des morceaux et après une année à échanger j’ai débuté avec lui.

Je connaissais tout Too Young to love Me

Et bien, que j’ai du boulot parce que pour nous, en tout cas au Havre, Guy George Gremy le  guitariste de LBS était notre modèle. Je connaissais tout Too Young to love Me (écouter ! ici) l’album de l’époque. J’avais appris tous les solos de Guy-George. C’était mon modèle et je pouvais le croiser au Havre.

Outre  Little Bob vous avez évoqué d’autres groupes de la région. Échangiez vous beaucoup  entre vous ?

Avec les Why Not, nous avions fait la première partie pour un concert de soutien à un club du Havre qui avait fermé. Nous étions les petits jeunes au milieu des groupes havrais comme les Scamps, les City Kids, les Kings Snakes,  dont le batteur est devenu celui de la Mano Negra. Je mettais le pied dans le milieu rock havrais et j’ai demandé des conseils.  J’ai beaucoup parlé avec les Roadrunners car j’aimais bien les morceaux avec des harmonies vocales. Je  voulais savoir comment ils faisaient. J’ai tout de suite voulu apprendre des autres. C’était en 1989 !

Combien de temps êtes vous resté avec Little Bob ?

J’y suis resté pendant neuf ans.

C’est après neuf années avec Little Bob que  vous rencontrez  Elliott Murphy. Comment celà s’est-il passé ?  

Je me souviens, en janvier 96, je rentre chez moi et j’ai un message en anglais sur le répondeur. J’avais  l’impression que c’était mon copain Kenny Margolis, qui avait joué avec Bob.  Je ne voyais pas qui pouvait m’appeler d’autre.  Il y  avait cet accent new yorkais et à la fin je comprends que c’est  Elliott Murphy, que j’avais rencontré une ou deux fois. Il me disait qu’il souhaitait que je vienne à Paris faire un essai. Je m’y rends avec Jérôme Soligny (auteur et compositeur pour Daho, Dani, Indochine). Arrivé chez lui, je grimpe les cinq étages et tout de suite, on  commence à jouer l’album Selling the Gold qui devait sortir ( écouter Selling… ici). Elliott devait aussi faire l’émission Taratata. On a répété le morceau ensemble.  Il était surpris de ma culture, que je connaisse les open tuning. Selon lui, j’étais le premier français à comprendre ce qu’il racontait.  Bon au final je n’ai pas fait Taratata , car il avait promis à Sal Bernardi, le guitariste de Ricky Lee Jones. Mais trois mois après, on faisait le printemps de Bourges ensemble ! C’était notre premier concert.

Donc, vous jouiez à la fois avec Little Bob et Elliott Murphy ?

C’était en 1998, j’étais en fin de parcours avec Bob et j’avais l’impression de ne plus apprendre avec lui. Par contre, le peu que j’avais fait avec Elliott, c’était vraiment une ouverture vers d’autres pays,  d’autres cultures.

A la base je suis plutôt rock, voire hard rock

Musicalement que vous a apporté Elliott Murphy ?

A la base je suis plutôt rock, voire hard rock et Elliott plus folk-rock.  Avec lui j’ai compris Bob Dylan, Stephen Stills. La première tournée que j’ai faite en sa compagnie, nous écoutions Dylan tous les jours dans sa voiture et Elliott m’expliquait ses textes avec l’histoire de l’Amérique et de la musique aux USA. J’ai eu un cours de musicologie ! Après ça, il m’a proposé une autre tournée et j’ai dit OK et aujourd’hui ça fait 24 ans que nous sommes ensemble.

Est ce que ça vous a permis de côtoyer d’autres artistes ?

C’était aussi un gros challenge car sur Selling the Gold, il y avait Sonny Landreth qui joue sur deux ou trois morceaux, Chris Spedding et Mick Taylor, donc hou, je me suis dis il y a du boulot. J’ai beaucoup appris en écoutant tous ces disques là,  et après avec Elliott j’ai rencontré beaucoup de personnes.

Comment cela s’es-il  passé quand vous avez commencé à jouer avec Elliott ?

En fait, au début, Elliott nous envoyait  une setlist, nous étions plusieurs musiciens à débuter  avec lui et il nous disait : « Je voudrais jouer ces morceaux là, pouvez vous les apprendre ? » et la grosse différence avec Bob, c’est qu’Elliott nous demandait simplement d’apprendre les morceaux sans nous donner de direction.  Très vite, il m’a demandé de m’exprimer dans sa musique. J’ajoutais ce que je voulais et encore aujourd’hui, s’il n’aime pas ce que je fais il me le dit. Par contre, s’il aime il me pousse pour aller plus loin. En fait, avec lui j’apprends toujours !

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Vous évoquiez les rencontres faites avec Elliott, à qui pensiez vous ?

Un jour, nous jouions en Italie et Bruce Springsteen se produisait  à Bologne. Il m’a dit j’ai une place pour toi, tu viens avec moi. On assisté à un bout de la balance puis on s’est retrouvés au catering avec une partie des musiciens, où j’ai rencontré Bruce vite fait. Ensuite, on était sur le côté de la scène, on assistait au concert et j’en ai pris plein la figure et je me suis dit : « Olivier tu as du boulot » ! Et ce qui m’a plu encore chez lui c’est qu’au moment de balance Bruce a dit : «  à tous les bénévoles, on joue pour vous toute de suite ». Ils ont fait trois morceaux pour eux comme s’il était en concert. Il a une générosité. Donc, en côtoyant ces artistes  on apprend aussi bien humainement que musicalement !

Vous  avez accompagné Little Bob et  Elliott Murphy. Avez-vous des projets en solo ?

Au Havre, du temps de Bob, j’écrivais mes propres chansons et je faisais des concerts en solo. Je faisais ce que préconisait Johnny Cash.

Et que disait Johnny Cash ?

Pour être un bon songwriter, il faut écrire une chanson par jour. Après elle ne sera peut être pas conservée, mais au moins on apprend à écrire. A une époque, j’ai fait ça. Musicalement, les idées viennent facilement mais pour les textes c’est plus dur.

Avec Elliott on va sortir un album d’inédits

Et Elliott vous aide-t-il ?

Si mes textes sont en anglais, oui. Je les lui envoie et il me les corrige et sinon s’il constate que je suis perdu, il conserve l’idée de base  et il termine  comme mon texte de ce soir « Baby Blue ».  Il avait compris ce que je voulais dire et il l’a transcrit encore mieux que moi.

Que représente Elliott pour vous, un père, un professeur, un maître ou rien du tout ?

C’est entre le grand frère et le meilleur copain. Quelque chose comme ça. Il y a une sorte de lien familial. J’ai eu la chance de côtoyer sa mère,  mais aussi son frère et sa sœur et j’ai toujours l’impression de faire partie de la famille. D’ailleurs quand j’envoie des messages à  Gaspard (le fils d’Elliott) je dis : « c’est tonton Olivier ». On ne peut pas travailler pendant 23 ans avec une personne sans que rien ne naisse de cette relation. On partage beaucoup de choses ensemble et ce de plus en plus.

Quel est votre avenir proche ?

Avec Elliott on va sortir un album d’inédits. Gaspard y travaille dessus, il produit il mixe.
 

Et Olivier Durand a-t-il des ambitions ?

On en parle avec Elliott. Il me pousse à faire des choses, à écrire plus et sortir pourquoi pas un album en solo. Mais aujourd‘hui comment les sortir ? En physique ou par Internet ? La difficulté est de savoir comment ça marche,  de savoir où l’on va dans l’univers de la musique.

Et que vous dit Elliott ?

On se pose des questions tous les deux. Savoir ce qu’il faut faire, même pour lui. Savoir où on met les pieds. Bon, avec les concerts qu’il fait, lui forcément il vend des disques car les gens te rencontrent, ils sont contents d’avoir un truc en sortant du concert et encore un peu en magasin. Donc je pense produire un disque en auto production pour le vendre au cours de mes concerts. J’y pense depuis longtemps, mais mon problème c’est que j’ai à la fois les chansons et tout ce que je fais en instrumental, donc se pose le dilemme du choix.

Vous pourriez peut être  faire deux albums ?

Voire trois !

ELLIOTT MURPHY

Just a Story from AMERICA :He left New York and he looked at her

Elliott Murphy in Corsica

Elliott Murphy, le plus français des musiciens américains fête ses soixante-dix ans. L’occasion de le voir au mythique New Morning les 15 et 16 mars prochains.  Il fête aussi ses trente ans de vie parisienne. Ce chanteur-guitariste qui a grandi dans l’univers folk, a côtoyé les grands bluesmen, d’où son album Murphy Gets Muddy (2005). Lou Reed était son ami, c’est lui qui a un peu mis le pied à l’étrier. Bruce Springsteen son complice  avec qui, il continue de partager la scène quand l’occasion se présente. Cet été, il était en Corse, avec Françoise sa femme. Nous l’avons rencontré au Castel Brando d’Erbalunga où il avait pris une semaine de repos chez ses amis corses. Récit.

Hier au cours d’une discussion vous  avez dit : « Je laisse les stades à Bruce (Springsteen), je conserve les petits clubs.  Est-ce un choix volontaire ou un regret ?

D’abord, c’est une blague, parce que Bruce et moi nous avons  commencé en même temps  dans de petits clubs à New York tout comme Billy Joel, les Modern Lovers,  et même Kiss.  Mais après c’est le destin qui décide. Dans les années 70 ça marchait pas mal pour moi et à la fin de la décade, le style musical a changé avec le punk, la new  wave.  Les chanteurs compositeurs n’étaient plus trop d’actualité. Sauf ceux qui avaient beaucoup de succès comme Bruce. Moi j’étais un cran en dessous, ça a été plus difficile, mais toutefois,  j’ai eu de la chance. J’ai fait mon premier concert à Paris en 1979 au Palace à Montmartre et ça m’a changé.

« Je jouais souvent au Bottom Line à Greenwich, là où Lou Reed  avait enregistré A Night with Lou Reed »

Pourquoi cela vous a-t-il changé ?

J’ai aimé le contact avec le public dans ce petit club, ça me changeait de New York. Pour ce concert, j’ai fait six rappels, je crois que c’est parce que je ne voulais plus quitter la scène et entre 79 et 89 j’ai eu du succès en France, mais aussi en Espagne, en Italie, en Suède, en Suisse. Donc en 89, je quitte les Etats Unis et je m’installe en France.

Donc avant 89, vous vous produisiez toujours dans les clubs new yorkais ?

Elliott Murphy on stage

Oui, je jouais souvent au Bottom Line à Greenwich, là où Lou Reed  avait enregistré (ndlr : A Night with Lou Reed).  C’était un club de 500 places. New York c’est toujours un bon public, mais je restais le plus souvent sur la Côte Est, je n’ai joué que deux ou trois fois sur la Côte Ouest. Par contre, chaque fois que je revenais en France je me produisais dans de grands festivals.

Comment expliquez-vous cette situation ? Cela fait penser aux musiciens de jazz qui lorsqu’ils sont en Europe se produisent eux aussi dans de grands festivals.

C’est le même mystère, je ne comprends  pas exactement le pourquoi.  C’est d’autant plus surprenant, pour un artiste comme moi qui écrit les paroles et qui jouait   face à un public dont l’anglais n’était pas la langue maternelle.  Ça marche pour le jazz, le blues. Le meilleur exemple c’est peut être Edgar Alan Poe qui était inconnu aux USA, alors que Baudelaire lui était très en vogue. C’est d’ailleurs lui qui le premier a fait la traduction de Poe, ensuite d’Henry Miller. C’est comme ça aujourd’hui avec Paul Auster. C’est une énigme et je n’ai jamais trop cherché à savoir pourquoi, car si je trouvais la réponse ça pourrait me contrarier. Mais j’aime beaucoup la vie à l’européenne, et je me considère aujourd’hui comme le plus français des musiciens américains !   Je suis un véritable expatrié ?

« J’étais marqué  par les Beatles, Dylan et Donovan »

Avec Olivier Durand

Quand vous avez débuté la musique, vouliez vous ressembler à un artiste, aviez-vous un modèle ?

J’ai débuté la musique à 12 ans, avant les Beatles en 61. A cette époque il y avait un boum avec le folk, Peter Paul and Mary. C’est ainsi que j’ai débuté ce qui m’a donné des racines folks  et ensuite c’est l’explosion des Beatles en 64. J’oublie,  il y avait aussi Elvis, la première rock star, lui il venait d’une autre planète. Je ne pouvais pas atteindre son niveau. Donc la musique, les mots et les Beatles qui créent eux mêmes leurs chansons. C’est vers eux que je me projette.  Elvis c’était un peu comme Johnny Halliday, il chantait ce qu’on lui donnait. Donc j’étais marqué  par les Beatles, puis Dylan, et d’autres encore comme Donovan, et aussi Lou Reed, car c’était un chanteur compositeur de New York comme moi, avec la même sensibilité, la même façon de parler, le même argot.  

Le côtoyez-vous ?

J’étais vraiment proche de Lou.  J’ai d’ailleurs écrit les notes de la pochette de l’album  du Velvet  Underground, Live 69, et après ça j’ai commencé  à faire des disques.  D’abord chez Polydor et c’est grâce à lui, que j’ai signé avec RCA.

Puis vous signez chez Columbia ?

Oui, c’était pour Just a Story  from America.

« J’ai aussi écrit des nouvelles dans Rolling Stones »

Et le succès n’étant pas là, Columbia s’est retiré ?

Comme toutes les histoires ce n’est pas très simple. Il y a une légende qui dit que Just a Story… a eu peu de succès aux States, mais beaucoup plus en Europe, avec « Anastasia » qui a très bien marché, notamment sur Sud Radio. Mais, il y a aussi le fait que je me dispute avec mon manager et je suis  un peu victime de ça et du coup j’ai baissé les bras.  Puis, je n’ai jamais trouvé le groupe qui me convenait pour mes tournées. À chaque disque je changeais de formation, pas comme Bruce  qui avait son E-Street Band. Moi je parviens à trouver mon équilibre juste après  mon premier concert à Paris avec Ernie Brooks et Tony Machine. Et aussi ça a été trop vite pour moi ! Vous rendez-vous compte, en 71, je jouais dans le métro en Europe, je reviens  à New York et au bout de trois mois j’ai un contrat avec Polydor, deux mois plus loin je commence à enregistrer, c’était Too Much Too Soon.

Live à Bastia 2011

Donc en 89, vous êtes  installé en France, est-ce à ce moment-là que vous commencez à écrire des livres ?

En fait, j’ai toujours écrit comme les notes du Velvet, mais j’ai aussi écrit des nouvelles dans Rolling Stones, et d’autres magazines de musique. J’ai écrit des poèmes, fait des interviewes avec Keith Richard et Tom Waits et quand j’ai aménagé à Paris, je m’y suis mis plus sérieusement, avec le soutien de Françoise (Viallon, sa femme, ndlr).

Vous revenez à la guitare acoustique  et vous rencontrez Olivier Durand. Comment s’est effectuée cette rencontre ?

C’était après Selling the Gold et je cherchais un autre guitariste et j’ai demandé à Jérôme Soligny (artiste, chanteur, rédacteur pour rock & folk) s’il connaissait un guitariste qui pouvait vite jouer avec  moi. Il m’a répondu qu’il en connaissait un qui jouait avec Little Bob. Je fixe un rendez-vous chez moi à Olivier,  et en 3 heures il me dit juste deux trois mots. Au début, je ne pensais pas que je pouvais jouer avec un mec comme lui.  Il est si timide, mais il a des  racines musicales très profondes et on se retrouve bien puisqu’il aime aussi Bob Dylan, les Rolling Stones, Tom Waits et le Blues.

Olivier Durand

Et aujourd’hui, vous êtes toujours avec lui !

Oui j’ai fait deux trois concerts en solo. Mais sinon je travaille beaucoup avec lui.   D’ailleurs une année on a fait plus de cent concerts ensemble et du coup, j’ai  dit «  J’ai pris plus de petits déjeuners avec lui qu’avec ma femme Françoise ». 

Est-elle jalouse ?

Non pas du tout. C’est peut être le secret de notre relation, nous sommes tous les deux indépendants.

Comment est né votre dernier album « Prodigal son » ?

C’est mon fils Gaspard qui l’a produit et il joue aussi de la basse avec moi et je trouve  qu’il m’a trouvé un très bon son. En fait, il est très sévère il me dit par exemple : « Daddy you can’t sing that » et il me fait changer les paroles. Je l’ai sorti en 2017 et cette année, (2018) je vais faire un live et ça sera peut être un Best of Live… je change les mots.

M.M.

Discographie :

1973 : Aquashow (Polydor)

1975 : Lost Generation (RCA)

1976 : Night Lights (RCA)

1977 : Just a Story From America (Columbia)

1980 : Affairs (Courtisane)

1982 : Murph the Surf (Courtisane)

1984 : Party Girls and Broken Poets (WEA)

1986 : Milwaukee (New Rose)

1987 : Après le déluge (New Rose)

1988 : Change Will Come (New Rose)

1989 : Live Hot Point (New Rose)

1990 : 12 (New Rose)

1991 : If Poets Were King (New Rose)

1992 : Diamonds By The Yard (Razor & Tie)

1993 : Unreal City (Razor & Tie)

1993 : Paris/New York (New Rose)

1995 : Selling the Gold (Musidisc)

1996 : Going Through Something (Déjàdisc)

1998 : Beauregard (Last Call)

1999 : April (Last Call)

2000 : Rainy Season

2000 : La terre commune (w/ Ian Matthews) (Last Call)

2001 : Last of the Rock Stars… And Me and You with the Rainy Season Band (Last Call)

2001 : Live In Solingen (w/ Ian Matthews) (Last Call)

2002 : Soul Surfing (w/ Rainy Season) (Last Call)

2002 : The Next Wave (EP Last Call)

2003 : Strings of the Storm (Double CD Last Call)

2005 : Never Say Never – The Best of 1995-2005… and More (Last Call)

2005 : Murphy Gets Muddy (Last Call)

2007 : Coming Home Again (Last Call)

2008 : Notes from the Underground (Last Call)

2009 : Alive in Paris (CD & DVD Last Call)

2010 : Elliott Murphy (Last Call)

2011 : Just a Story from New York (Last Call)

2013 : It Takes a Worried Man (Last Call)

2014 : Intime (Last Call)

2015 : Aquashow Deconstructed (Last Call)

2017 : Prodigal Son

Écrits :

1989. Cold and Electric, Entreligne (France),

1990. The Lion Sleeps Tonight, Librairie Gibert Joseph (France),

1995. Where the Women are Naked and the Men are Rich, Celeste (Espagne)

2002. Café Notes, Hachette Littératures (France)

2005. Poetic Justice, Hachette Littératures (France)

2013. Marty May, éditions Joëlle Losfeld (France, traduction de l’anglais Christophe Mercier)

2016. Strings of the Storm, Éditions La Grange Batelière 

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