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BENJAMIN MOUSSAY

En route vers les sommets

Le pianiste Benjamin Moussay fait à présent partie du cercle très fermé des musiciens français signés par ECM, le label de Manfred Eicher. En cette année 2020, il rejoint Louis Sclavis son mentor, Manu Katché, Michel Benita, mais aussi John Scofield, Carla Bley ou… Keith Jarrett. Diplômé en piano classique du conservatoire de Strasbourg puis du prestigieux CNSM de Paris, en piano jazz, le pianiste atteint avec cette signature une aura évidente. A l’aise sur tous les claviers qu’ils soient électriques, électroniques ou acoustiques, le mélomane peut entendre son phrasé sur une respectable discographie qui aborde tous les styles. Après des débuts avec Bernard Struber, son maître spirituel, il va accompagner un grand nombre d’artistes n’hésitant pas à prendre des risques pour diffuser sas vision musicale. Aujourd’hui avec Promontoire il pose un regard sur son parcours en revenant à la source de son inspiration qui va de Thelonious Monk à Ludwig Van Beethoven. 

Benjamin Moussay pose un regard sur son parcours (© Stéphanie Griguer)

Parlons de votre dernier opus, « Promontoire » album en solo. Expliquez nous ce désir de vouloir vous exprimer seul au piano ?

Ça m’est venu il y a cinq ans environ. Jusque là, j’avais fait quelques  disques en trio, mené plusieurs projets en co-leader, notamment  avec Claudia Solal, et, il y a cinq ans, j’ai fait des concerts par-ci par-là, et j’ai eu envie de faire le point  de me recentrer sur l’instrument. Il se trouve que j’ai beaucoup joué du Fender Rhodes, des claviers électroniques  pendant ces vingt  dernières années. Je suis revenu au piano et tout d’un coup j’avais envie de me confronter à ça. Dans une démarche de piano solo je pense qu’il y a quelque chose d’introspectif. On se retrouve face à soi-même et là on va se poser des questions et explorer. Ça a  commencé par une résidence d’artiste en Auvergne où j’avais écrit plein de choses pour  un récital  classique. Au fil des années j’ai eu la chance de faire assistant de concert en piano solo, puis d’enregistrer seul avec Gérard de Haro à la Buissone, il y a trois ans. Ainsi,  le chemin s’est éclairci, le projet s’est précisé et c’est pour moi une super aventure, c’est quelque chose où j’ai énormément appris.

Cet album fait, dans ses titres, la part belle aux animaux, pourquoi un tel choix ? Est ce une référence à Debussy, à un pianiste contemporain ?  

Non pas tant que ça. Il y a l’imaginaire  de tout ce qui constitue ma vie, mes amitiés, mes passions, et il se trouve que « L’oiseau d’or » et « Chasseur de plumes » sont des improvisations. Sur les douze morceaux du disque il y en a quatre qui sont totalement improvisés, ça n’était absolument pas prémédité. Evidemment je n’avais pas tellement envie de les nommer « Impro numéro 1 », « « numéro 2 » etc. Je trouve qu’il peut y avoir une poétique dans le titre qui peut amener sur un territoire, suggérer un imaginaire et pour  ces morceaux- là je me suis dit c’est l’occasion de rendre hommage à des gens, des êtres que j’aime, comme ce petit chat que j’ai perdu l’année dernière, ce chasseur de plumes. « L’Oiseau d’or » c’est une référence à un ami   avec qui on a beaucoup parlé de contes de Grimm. «  Monte Perdido » une référence à mes tribulations alpines et qui est  un sommet extraordinaire des Pyrénées espagnoles et « Théa », le dernier morceau est un hommage à ma fille, ma petite dernière.

Je fais de la musique  avec ce  rapport au son et à la vibration qui est dans l’air

 « Thème from Nana » fait partie des titres de votre album,  est-ce une berceuse ?

Il se trouve que ce titre est la suite d’un travail que j’ai effectué  il y a deux ans environ. On m’avait proposé de faire une bande originale en piano solo pour « Nana » de Jean Renoir, ce magnifique film muet de 1926 ou 28 qui fait presque trois heures. Et comme, j’ai eu beaucoup de temps pour bosser, j’ai écrit un certain nombre de thèmes pour les personnages, dont  ce titre que j’ai un peu modifié ensuite, qui va avec le personnage de Nana. Il est intéressant car il y a la femme fatale, l’innocente, la terrible qui fait chuter tous ces hommes dans le film. Le rapport à la séduction, la beauté, la sensualité, mais aussi la solitude et donc ce personnage a donné une sorte de blues, ce « Thème from Nana » qui pour moi s’imposait. 

Les notes de votre piano semblent voleter. Est ce un aspect  technique de votre jeu  ou bien s’agit il d’une inspiration musicale ?

Un aspect technique,  c’est amusant,  car je n’avais pas vu les choses comme ça et  c’est un compliment que je prends très bien. Je dirai que c’est plutôt  ma vision du piano. Elle est essentielle, c’est presque l’une des raisons pour laquelle je fais de la musique  avec ce  rapport au son et à la vibration qui est dans l’air.  Pour moi  cette image n’est pas inintéressante J’essaie vraiment d’investir, car le piano est un instrument un petit peu abstrait. Il est constitué de beaucoup de bois contrairement au saxophone, à la trompette où là,  on est en contact direct avec l’air qui fait vibrer ou quand on joue de la guitare ou du violon sur des cordes frottées.  Le piano c’est différent, il y a tout le travail du pianiste pour obtenir ce son qui vibre, que l’on imagine à l’intérieur de nous,   et qui selon moi est projeté avec mes doigts et qui parvient à rayonner dans l’air.

Dans votre façon de jour il y a peut être aussi une inspiration poétique ?

Pas temps que ça ! Bon évidemment je suis très sensible à la poésie quand j’en lis, mais en fait,  j’ai  très peu de culture dans ce domaine. J’ai lu pas mal de littérature, et là encore je ne suis pas un très grand spécialiste. Je m’intéresse à tous les arts : peinture, cinéma, mais en tout cas, la poésie est quelque chose de très important Aborder  un sujet,  le peindre, le traiter  crée une distance poétique et je pense que c’est l’un des éléments les plus importants dans l’art. Il y a une dimension de l’étrange, de créer un décalage par rapport à la réalité  comme pour  l’éliminer d’une autre manière.

Vous donnez  l’impression que votre musique se crée comme une toile par petites touches et que vous construisez un édifice. Etes vous un bâtisseur  à travers votre musique ?

Bâtisseur ! Ce n’est pas faux. En  fait j’aime bien construire et dans ma vie j’ai pas mal construit : une famille, un ensemble de choses dans l’enseignement,  des classes de jazz,  au conservatoire où je travaille, une partie de ma maison, car je suis assez bricoleur aussi. Et pour retourner la question d’une autre manière, un des compositeurs pour lequel je suis totalement fanatique depuis que je suis enfant, peut être une de mes premières révélations artistiques, c’est Beethoven.  Et c’est vrai que souvent, même si c’est un peu réducteur, on pourrait, opposer le génie et la spontanéité mélodique de Beethoven aux bâtisseurs.  Il est capable  à partir de trois notes de construire une symphonie complètement incroyable. C’est vrai  que je suis très sensible aux musiques construites que ce soit par Beethoven ou Brahms. C’est ce que j’essaie de combiner  et dans ma musique il peut y avoir cette approche comme sur Promontoire, c’est le rapport à la spontanéité, aux flux et à l’instant. Finalement après toutes mes années d’expérience, je m’aperçois que c’est là qu’il y a la magie, celle de l’improvisation, et de ce qui se passe dans la forme. Pour moi c’est l’essence du jazz  et de toutes ces musiques qui me passionnent. Mais après dans mon travail, effectivement j’ai toujours vraiment essayé de saisir chacune de ces idées instantanées que je vais stocker sur mon dictaphone ou sur mes bouts de papiers à musique et après, il va toujours y avoir une phase de construction où je vais prendre ces éléments et essayer de voir comment je peux les combiner les uns les autres. Des fois ça dure des mois pour un morceau qui parfois n’aboutit pas car, en cours de route, il y a une nouvelle idée qui germe et qui elle donne le vrai morceau final.   Donc oui, un bâtisseur ça me correspond totalement. La forme et le discours sont aussi des éléments fondamentaux pour moi car la musique ça parle, ça ne dit pas une histoire réaliste.

« Thelonious Monk, c‘est la musique que je veux faire », (©Stéphanie Griguer)

Quelles sont les rencontres qui vous ont marqué au cours de votre carrière et qui peut être vous  ont amenées au jazz?  

Ma rencontre avec le jazz a été très simple, je devais avoir 14 ou 15 ans et on m’avait offert un vinyle de Thelonious Monk, qui n’existe plus en tant que tel, mais qui regroupait tous ses enregistrements solos pour Riverside.  J’ai écouté ça et très curieusement  du fond de mon Alsace natale, malgré  ma passion pour le classique j’ai dit : « c’est ça que je veux faire ! »

Défendre la modernité comme les rapports  entre le jazz et la musique contemporaine

Est-ce  Thelonious Monk qui vous a mis sur la voie ?

Il se trouve que j’étais étudiant au conservatoire en classique. J’ai eu  beaucoup de chance car à Strasbourg il y avait  Bernard Struber, avec qui je collabore depuis plus de 30 ans maintenant. Il est  guitariste,  organiste, compositeur et arrangeur. Il  a monté l’orchestre régional de jazz d’Alsace et j’ai pu entrer dans sa classe de jazz, certes par la petite porte car je venais du classique, mais il a vu que ça m’intéressait et là j’avais  des cours incroyables de culture et d’histoire.  Du coup j’étais en permanence à la médiathèque et je prenais tous les  disques.  Je suis devenu boulimique  de jazz et il se trouve que Bernard avait une approche très intéressante  qui était de faire à la fois référence à la tradition, on étudiait ça dans tous ses cours d’écriture jazz, mais aussi il avait toujours cette volonté de rompre d’aller de l’avant de défendre la modernité comme les rapports  entre le jazz et la musique contemporaine, le free ce  qui fait que très tôt, j’ai pris ces deux routes en parallèle. C’est à dire l’étude très approfondie de la tradition du jazz, avec les grands maîtres que j’adore comme Bud Powell, Lennie Tristano, Herbie Hancock, mais aussi cette volonté de chercher ma voie et d’aller voir ce qui se passe aujourd’hui autour de moi. Donc j’ai collaboré avec plusieurs musiciens, mais je voudrais surtout rendre un hommage à Jean-François Jenny Clark, mon professeur au conservatoire de Paris, aujourd’hui disparu. Je l’ai connu pendant les trois, quatre dernières années de sa vie, c’était un être exceptionnel. Il était très humain s’investissait beaucoup dans la musique. C’est dur de dire ça avec des mots mais ça a été quelqu’un de formidable et il y a eu tout un tas de gens. Toutes les expériences musicales  nous transforment. Je peux citer plus récemment Louis Sclavis avec qui j’ai croisé la route pensant plus de 10 ans qui est un ami et a été un mentor. Martial Solal, un être super car il reçoit les jeunes musiciens. Il y a 25 ans, je l’avais appelé et il m’avait reçu chez lui, on avait discuté piano pendant des heures, j’avais joué des morceaux et depuis nous sommes très proches de par le travail que je fais avec sa fille Claudia.  Ce ne sont que quelques noms, mais la liste pourrait être bien plus longue.

Ce qu’il y a de bien avec Martial Solal, c’est qu’il a perpétué la tradition de la transmission du jazz. C’est fabuleux non ?

Oui absolument. Sans donner de cours, précisément, il n’a eu qu’un élève, à ma connaissance, à qui il a donné des cours c’est Manuel Rocheman. Sinon, Martial n’a pas enseigné dans une structure, mais il a toujours reçu de jeunes pianistes, discuter avec eux, il était toujours de bon conseil. Chaque fois que je fais un disque je le lui envoie et j’ai un super retour. C’est vraiment agréable. 

Que représente le label ECM pour vous ?

C’est évidemment presque un rêve d’enfant qui se réalise même si en fait,  je n’ai jamais rêvé, ni imaginé qu’un jour je pourrais enregistrer un disque en piano solo pour ECM. Plus sérieusement, ça représente la possibilité d’une distribution à l’international, mais surtout  ma rencontre avec Manfred Eicher, directeur de ce label depuis 50 ans. Je l’avais déjà rencontré brièvement à l’occasion d’un enregistrement avec Louis Sclavis. Et le fait d’avoir à traiter avec Manfred Eicher m’a énormément apporté, C’est sur que dans une  vie c’est un grande chance d’avoir cette opportunité. Avec lui, les séances d’enregistrement ont  été des grandes leçons de musique !

Quels sont vos projets en cette période troublée (interview pendant le confinement) ?

J’ai un nouveau projet qui commence avec Claudia Solal pour un disque en duo. On va se voir prochainement. J’ai un enregistrement qui devrait se caler prochainement  avec Airelle Besson une trompettiste avec qui je collabore depuis plus de 5 ans. Un en quartet et moi-même, et si tout va bien,  je vais faire une création à la rentrée qui va consister à  combiner  le piano acoustique et un synthétiseur modulaire. Enfin, la cinémathèque m’a proposé de faire une musique sur « Le coupable », d’André Sauvage. Ils sont en train de restaurer le film.

Michel Maestracci

Benjmain Moussay avec Manfred Eicher (© Sam Harfouche)

Discographie en leader et co-leader :

2020 : Promontoire (ECM)

2017 : Avec Claudia Solal, Butter in my Brain (Abalone/ L’autre Distribution)

2013 : Benjamin Moussay & Compagnie Bonheur Interieur Brut  La Montagne

2010 : On Air  (Laborie/Abeille)

2006 : Swimming Pool (O+ Music/Harmonia Mundi)

2006 : Avec Claudia Solal, Porridge Days (Le Chant du Monde/Harmonia Mundi) 

2002 : Mobile (Iris Music/Harmonia Mundi)

1998 : Conciliabules (CNSM)

Présent sur :

  • ​2019 : Louis Sclavis Quartet Characters on a Wall (ECM)
  • 2019 : Marc Buronfosse Sounds 4tet Face the Music (Abalone) 
  • 2018 : Eric Barret My Favorite Songs (Futura Marge)
  • 2017 : Bernard Struber Jazztet La Symphonie Déjouée (Jazz D’Or Series)
  • 2017 : Sylvain Septet More Power Hope (Connexe Records)
  • 2016 : Airelle Besson 4tet Radio One  (Naïve)
  • 2015 : Louis Sclavis Silk Quartet Silk and Salt Melodies (ECM)
  • 2015 : Louis Sclavis Atlas Trio Sources (ECM)
  • 2015 : Vincent Courtois West (La Buissone)
  • 2015 : Sylvain Cathala Print&Friends Transformations (Connexe Records)
  • 2014 : Laurent Robin SkyRiders Movie’zz (RDC Records)
  • 2013 : Christophe Marguet 6tet  Constellation (Abalone)
  • 2012 : Bernard Struber Jazztet Soul Songs for Louise (Le chant du Monde/Harmonia Mundi)
  • 2011 : Ping Machine Des Trucs Pareils (Neuklang)
  • 2010 : Claudia Solal Spoonbox Room Service  (Le chant du Monde/Harmonia Mundi)
  • 2010 : Laurent Robin SkyRiders Ode to the Doo-doo-da (Laborie/Naïve)
  • 2010 : Alain Vankehove 4tet Beyond Moutains  (Yolk)
  • 2009 : Youn Sun Nah 5 So I am (In Circum Girum/Socadisc)
  • ​2009 : Frédéric Norel Dream Seekers (Mélisse)
  • 2009 : Ping Machine Random Issues (Neuklang)
  • 2007 : Bernard Struber Jazztet Les Noces de Dada (Le chant du Monde/Harmonia Mundi)
  • 2006 : Bernard Struber Jazztet Parfum de Récidive (Le chant du Monde/Harmonia Mundi)
  • 2005 : Bernard Struber Jazztet & Louis Sclavis Le Phare (ENJA/Harmonia Mundi)
  • 2003 : Wladimir Anselme Deuxième Round (Acousti) 
  • 2002 : Bernard Struber Jazztett Les Arômes de la Mémoire (Femfatal/Socadisc)
  • 1997 : Philippe Lemoine Kassalit (ZZ/Harmonia Mundi)

Suivre son actualité https://www.benjaminmoussay.net/

https://ecmrecords.com/artists/1435047812/a-hrefartists-1435047812-benjamin-moussaybenjamin-moussay-a

En concert :

le 19 août : Sunset-Sunside (Paris)

Le 10 octobre : Le Triton ( Les Lilas)

Le 4 novembre : Louis Sclavis-Benjamin Moussay-Ensemble Intercontemporain Le Triton ( Les Lilas)

Le 4 décembre : Le Triton ( Les Lilas)

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CHRONIQUES ALBUMS

Sunset in the Blue Melody Gardot

Sunset in the Blue est sortie le 23 octobre dernier

C’est avec un immense plaisir que nous vous proposons cette chronique  de Sunset in The Blue le dernier album de Melody, la fille de Philly. Il y a cinq ans après un  concert donné à Erbalunga, la chanteuse nous faisait part de son désir de basculer vers un répertoire plus « bossa » dans l’esprit d’Antonio Carlos Jobim, Joao Gilberto et bien sûr Astrud Gilberto. L’année suivante, Melody était en vacances en Corse pour travailler ce projet avec Pierre Aderne. Est-ce les décors de l’île (« Thanks for all the beauty you showed me on the island and for the opportunity to fall in love with this place », nous disait-elle), l’ambiance d’un groupe ou son  âme d’artiste altruiste ? Quoiqu’il en soit  le contenu du matériau exposé était déjà prégnant.

Melody Gardot entre Bastia et Saint Florent

Aujourd’hui, l’album est enfin sorti. Il comporte 13 titres (hors bonus) dont près de la moitié ont bénéficié des ondes et de la lumière particulière de l’île de beauté. « If You Love Me » qui à l’origine se nommait « Let Me Show You Where You Go » pose l’esprit des sentiments que Melody souhaite partager avec son public. Les cordes du Royal Philarmonic Orchestra sont comme des vagues qui viennent déposer leur émotion sur la grève des mots de Gardot. La chaude trompette de Till Brönner évoque le soleil au couchant quand sur la montagne qui domine Bastia, Melody s’extasiait des couleurs qui pénétraient son regard. Enchainer avec « C’est magnifique » ce commencement est totalement dans l’esprit voulu par l’artiste.

Le bleu la couleur de son nouvel opus

Un moment de beauté porté par la voix lancinante de Melody. La teneur est dans la  sensualité que la chanteuse évoquait aux origines du projet. Petit  bémol tout de même avec la voix d’Antonio Zambujo, trop rustique, qui dénote dans l’ensemble et ne parvient pas à faire oublier l’émotion de celle délivrée par Pierre Aderne. « La Onda ela Mora em Mim » devient ici  « There Were He Lives in Me ». La chanteuse s’est totalement réappropriée ce titre pour en faire un des cinq joyaux de la couronne de Sunset…Avec cette chanson, l’auditeur peut laisser libre cour à son imagination et voguer dans l’univers ouaté proposé par Melody Gardot.

« C’est magnifique » un clin d’oeil à l’immensité bleue qui berce des paysages de rêve

Nous continuons de caboter sur cet album dont la gestation a été d’au moins cinq années et redécouvrons « From Paris with Love » qui à  l’origine était un peu plus enlevé que la version figée sur la cire du vinyle que nous nous sommes procurés pour conserver un souvenir physique de cette belle production. « From Paris… » a été utilisé comme teaser pour cet opus en plein confinement. Melody demandait à l’époque à ses « suiveurs » d’envoyer un selfie  avec inscrit « From votre – votre ville- with Love ».  Avec la pandémie le titre a aussi  perdu aussi  ses connotations orientales.

From Paris with Love et la participation des fans

« Avé Maria » au départ juste « Avé » en l’honneur de la déesse des mers et « I Fall in Love to Easily » un titre qui lui colle tellement à la peau, expriment tout à fait l’attachante personnalité de l’artiste. Sous la direction de Vince Mendoza ce bijou d’album bénéfice d’un écrin haut de gamme. « Love Song » garde le cap (Corse) défendu par la créatrice de « Baby I’m a Fool ». La sensualité est poussée à son paroxysme et la voix se fait plus sûre, plus affirmative. Ici Melody ne cherche pas l’évasion mais revient à ses passions.  Prend une autre allure et délivre un scatt, qui n’en est pas forcément un, dont elle a le secret. « Sunset in the Blue » est le titre le plus renversant de ce programme. On voudrait que cette chanson soit sans fin tellement elle est belle. Pourquoi l’a-t-elle écrite ? Un message fort pour un être qui n’a pas compris qui elle était ? Un besoin d’oublier ce qu’elle n’a pas vu venir.

Melody Gardot à Erbalunga en 2015

 En tout cas c’est une chanson qui sort de son cœur, de son émoi profond. Le tout magnifié par les cordes et surtout les notes d’Anthony Wilson (g) et les petits coups de balais de Vinnie Colaiuta (dm). Sa passion pour le Brésil se dévoile ici encore avec « Um Beijo »  tendre à souhait et « Ninguém Ninguém ». Enfin, avec « Moon River » Melody aborde un standard comme elle en a le secret, tou en finesse, même si « I Fall in Love to Easily » lui colle bien mieux à la peau. Un nouveau beau don de soi que vient de faire Melody Gardot à travers ce nouveau disque dont la couverture devrait plaire à certains grincheux. Pour mémoire la celle du « Live in Europe », avait été critiquée (nue de dos guitare à la main sur la scène de l’Olympia) et dans la foulée ses qualités artistiques. Alors doit on mettre Melody dans une case pour la définir comme chanteuse de jazz ou de non jazz. Et si on retenait seulement le bonheur qu’elle nous donne à travers sa voix, ses mots sa musicalité et ses idées. Duke Ellington avait cette phrase : « Il n’existe que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise ». Avec Sunset… on est totalement dans le premier registre.

M.M.

L’esprit de Melody Gardot se retrouve pleinement dans cette photo

Plus d’infos

Son site officiel : https://melodygardot.co.uk/#?secret=EQI9pnRZA4

Celui de Gérard Drouot Productions : https://www.gdp.fr/artistes/melody-gardot/

UN APERCU DE SA DISCOGRAPHIE

RETROUVEZ LA CHRONIQUE DE LIVE IN EUROPE ICI

https://rythmncorsica.com/2018/12/06/chronique-cd-melody-gardot/

Life Goes On by Carla Bley

Life Goes On Life Goes On, Life Goes On On, Life Goes On And On, Life Goes On And Then One Day, Beautiful Telephones (part 1), Beautiful Telephones (part 2), Beautiful Telephones (part 3),Copycat After You, Copycut Follow The Leader, Copycut Copycat

Carla Bley (p), Andy Sheppard (s), Steve Swallow (b)

Carla Bley est une habituée du format en trio. Au cours de sa longue et brillante carrière, marquée par de nombreux joyaux (Escalator  over the Hill, Duets, The Very Big Carla Bley Band), elle a enregistré plusieurs opus dans ce format (Songs with Legs, Trios). Pour Life Goes elle opte à nouveau pour  le trio. Ce nouvel album  s’articule autour de trois thèmes majeurs déclinés en trois ou quatre parties. D’emblée la pianiste prend les choses en main.   Elle montre la voie à emprunter pour exprimer ce « Life Goes On, Life Goes On ». Ses sonorités sur le clavier semblent puiser aux tréfonds de la substance qui constitue l’ADN de Carla Bley. Les notes qui impulsent ce premier thème ont tout de la racine d’un arbre bien en terre. Quand la basse de Steve Swallow intervient, le tronc de la mélodie apparait et c’est Sheppard qui orne le tout,  tel le feuillage d’un chêne centenaire. Le blues qui sied à ce premier titre apaise les pensées. La conjonction des notes graves jouées sur les touches en ivoire et les pincements de cordes sur la basse donne une saveur suave aux propos avant que n’intervienne le saxo. Ce mode opératoire se reproduit sur le  thème suivant, mais le background blues cède la place à une atmosphère plus vivifiante, plus ECM. La 3e déclinaison de ce Life Goes On dénommée ici « Life Goes On and On », se muscle façon bop. La rythmique  chaloupe avantageusement pour laisser s’envoler les nuées de notes de Sheppard (s). 

La mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs

L’intensité diminue sur le quatrième et dernier « mouvement » de cette composition.  Le groupe enchaîne par une session en trois parties nommée « Beautiful Telephones ». La construction de ce thème puise aux mêmes références que le précédent. Le piano introduit le propos, légèrement soutenu par les notes aigües de la basse. Cet enchevêtrement de notes se poursuit tout au long de ce titre, pour délivrer une émotion des plus captivante. Sur la deuxième partie, Sheppard vient placer des notes d’une rondeur ouatée pour rester dans la thématique développée précédemment. Les notes ciselées de Carla Bley créent une dichotomie d’une certaine magie. La composition se termine par une présence marquée  de la basse de Swallow qui apporte une rondeur de son que le piano transgresse par une mélodie fraiche. Enfin « Copy Cut » se décline lui aussi en trois épisodes et cette fois-ci c’est le saxophone qui ouvre et entremêle ses notes avec celles du piano. Comme en apesanteur, la mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs, à la fois planants et apaisants. Le deuxième instant prend de l’ampleur se fait plus festif. « Copycut Copycat » semble vouloir nous dire adieu pour ce bon moment passé en compagnie d’un trio d’une créativité infinie. Après avoir échangé quelques propos, chacun exprime ses sensations pour tirer sa révérence. À ce jeu là, c’est Carla Bley qui se fait le mieux remarquer, avec toujours un phrasé d’une qualité limpide et balancée. Le trio se met à l’unisson pour s’en aller et démontre que Carla Bley reste incontournable dans un univers autant  éthéré.

Michel Maestracci

Écouter le 1e morceau ici

Swallow Tales by John Scofield

She Was Young, Falling Grace, Portsmouth Figurations,  Awfull Coffee,  Eiderdown, Hullo Bolinas, Away, In F, Radio

John Scofield (g), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Après Combo 66, qui fêtait le 66e anniversaire du guitariste de Dayton, en compagnie d’un combo composé de Gérald Clayton (p) et Vicente Archer (b), John Scofield continue d’enrichir sa discographie.  Pour son  premier opus chez ECM, Sco joue la fidélité et pour cause. Le titre ne prête aucune équivoque.  Il remercie Steve Swallow avec qui il chemine depuis ses débuts.  Les morceaux au menu de Tales… parcourent la carrière du bassiste (1967 à 2009), évoquent ses multiples collaborations  (Gary Burton, Lee Konitz, Carla Bley), et mettent en lumière la guitare, elle de Pat Metheny ou la sienne puisqu’il reprend « Away » présent sur Quiet (1996).  

Au bout du compte John Scofield délivre des moments de majesté. L’entame de l’album est à savourer avec élégance (« She Was Young »). Bill Stewart sur les toms éclaire le propos d’une profondeur ouatée.  Swallow adoucit de ses mots le contenu perçu.  Le phrasé si particulier de Sco transparait sur « Falling in Grace ». Ses sautillements donnent une dynamique au morceau, malgré des accords plaqués remplis de voicing. Puis, le trio se déchaine sur les envolées du leader avec un batteur qui jongle sur ses fûts («Portsmouth Figurations»). « Awfull Coffee », un des titres favoris du guitariste, permet d’apprécier sa sensibilité. La délicatesse du propos se manifeste dans les notes aigües sorties du manche  et les frappes ténues de Stewart sur ses fûts. Moment magique avec « Away » joué simplement qui met bien en avant le jeu du leader. Il expose le titre dans un format beaucoup plus réduit que sur l’album Quiet, où il bénéficiait de sacrés  soufflants (Wayne Shorter, Randy Brecker, Howard Johnson). Enfin, avec « In F » et « Radio » l’artiste nous livre le sentiment qu’il souhaite continuer de nous balader dans ses univers. Son magique phrasé semble nous indiquer la voie de son prochain opus, chez ECM encore, qui sait ?

Michel Maestracci

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« These Boots Are Made For Walking »

Revoici Melody Gardot, dans un registre novateur ! Elle reprend une chanson pop au goût de sucre écrite par Lee Hazelwood et interprétée à l’origine par Nancy Sinatra.

Melody Gardot, associée à Jen Jis, propose une version ouatée du succès de Nancy Sinatra

C’est avec Jen Jis, producteur et compositeur, qui s’exprime dans un répertoire électro, que la diva de Philadelphie pose sa voix suave sur le beat énergétique de son compère du jour. De façon langoureuse et bien plus groove que sa prestigieuse devancière, Melody Gardot délivre le propos relatif à ses fameuses « boots » qui doivent terminer leur balade sur … justement qui ?

Une façon à elle de rappeler que la vie d’une chanteuse n’est pas forcément un long fleuve tranquille. Après « He’s a Tramp » à écouter sur l’album Jazz Loves Disney ou le splendide EP Bye Bye Blackbird avec le Britannique David Preston à la guitare, Melody Gardot continue de nous séduire avant l’arrivée imminente d’un 5e album studio !

.https://melodygardot.co.uk/fr/

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ROY HARGROVE by Luciano Rossetti

Merci à Luciano Rossetti (Phocus Agency) pour sa contribution.

Grazie Mille Luciano … Roy s’en est allé là-haut.

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LUCIANO ROSSETTI

IL FOTOGRAFO JAZZ

Luciano Rossetti est né en 1959, il vit et travaille à proximité de Bergamo (Italie).

Luciano Rossetti

Rythm in Corsica l’a rencontré pour la première fois lors du festival de jazz de Fano. S’en est suivie une relation amicale et professionnelle, puisque le photographe italien a couvert plusieurs éditions du festival Jazz Equinoxe de Bastia et exposé ses travaux dans l’enceinte du théâtre bastiais.

Luciano Rossetti a photographié les musiciens de jazz italiens et étrangers les plus importants, réalisant plus de 100 projets de disques.

Il coopère avec des labels de disques tels que : ECM (Gian Luiggi Trovesi), Cam (Richard Galliano) , Soul Note (Giovanni Falzone), Splasch (Simone Guiducci), Philology (Franco D’Andrea), NuBop (Matthew Shipp and Guillermo Brown) et des magazines de jazz (Musica Jazz, Jazzman).

En 2007, il a organisé la 1e réunion Tra fotografia e Jazz à Sant’ Anna Arresi (Cagliari – Italie). Depuis plus de 10 ans il expose ses photos en Italie et à l’étranger (Urbino, Fano, Milan, Florence, Mantoue, Vicence, Iseo, Clusone, S.Anna Arresi, Novara, Rozzano ainsi qu’à Bastia, et New York).





Il est l’un des membres fondateurs, coordinateur photo et responsable du programme éducatif de Phocus, une agence de photographes (Phocus Agency) des arts de la scène.