VERS UN MONDE SANS CONCERTS ?

Allons nous vers la fin d’une époque ?  Celle des enfants et petits enfants de Woodstock, unis dans le partage de valeurs issues du Summer of Love (1967).  Période où la jeunesse se rassemblait pour dire non au modèle imposé par des adultes. Ces concerts qui après avoir été une marque d’identification à un groupe, un idéal, un son, une icône sont devenus un produit de consommation mais toujours un lieu de rencontres et de partage. Avec la pandémie 2020, une question brûle toutes les lèvres des fans de musique live :    va-t-on encore assister à des concerts live ?

Décryptons ! Est-ce la fin ?

Le Corona virus et le  confinement qui en a suivi ont eu un impact catastrophique pour les artistes. Concerts et tournées annulés, perte financière importantes, notoriété en berne. Les stars du circuit ne sont plus là pour faire rêver des milliers de fans. Les intermittents ont été obligés de ranger leurs instruments et survivent grâce aux subsides de l ‘Etat. La filière culturelle en générale et musicale en particulier se fait du souci.  Lieux  de convivialité et espaces confinés ne sont plus en odeur de sainteté. Quand aux festivals et concerts géants, ils ont abdiqué sous le joug du virus.  Que va-t-il se passer demain ? Comment la filière va-t-elle pouvoir se maintenir, continuer d’exister ?  Autant de questions que les artistes, les techniciens, les producteurs, les promoteurs,  les amoureux du rock, du blues, du jazz de la variété et de la musique classique, sont en droit de se poser.

Avant de développer cette thématique, nous effectuerons un petit retour en arrière pour percevoir l’évolution de l’expression artistique au cours du temps, puis nous reviendrons sur le modèle économique en cours d’avant Covid-19 et terminerons cet article  en proposant d’éventuelles solutions pour continuer de profiter de ce qui fait l’essence de la vie : le spectacle vivant

Stade Orange Marseille Concert Paul Mc Cartney juin 2015

Au commencement était la scène !

Dans la Grèce antique, la musique tenait une place essentielle dans la vie sociale, politique et religieuse. Il en est de même de nos jours, sous une autre forme certainement. Ce lien avec la musique, notamment chez les jeunes, s’est développé dans les années soixante, lorsque la musique est devenue le fer de lance de la contestation jeune, de la contre-culture. Cet attrait pour la musique s’est amplifié au cours du temps et la génération « Woodstock » a transmis cet héritage aux générations suivantes. La musique est devenu le fer de lance de l’appartenance à un groupe : hippies, babas, mods, rockers, minets, punks, même si elle est aujourd’hui davantage connectée au sens du moi des individus. Écouter de la musique est devenu une manière de revendiquer son propre espace physique et émotionnel »  (in. La musique live, ça compte…de Simon Frith).  

Si les théâtres antiques, grecs ou romains étaient  dotés d’une acoustique extraordinaire, la fée électricité a aussi permis aux artistes d’atteindre un haut niveau de perfection dans leur expression.  Certes pas du premier coup, les fameux effets Larsen qui se manifestaient sur scène de façon intempestive sont les témoins de cette époque bénie.  Mais les progrès ont été rapides du fait de groupes inventifs comme Pink Floyd,  ceux du rock psychédélique les  Who ou Blue Öyster Cult avec leur laser show. Le visuel  devenait incontournable du son et la qualité ne cessait de se développer  jusqu’à atteindre la perfection.  Le concert est  rapidement devenu l’élément moteur de la jeunesse quasi éternelle et le produit sur lequel le show business a tout misé.   

Méga concerts et festivals pour une rentabilité maximale

Les Rolling Stones au stade France Juin 2014

Bon choix donc pour  l’industrie musicale qui,  après la disparition des supports matériels comme les vinyles et les Cds, se devait, pour continuer de dégager des profits, de se réinventer et trouver de nouveaux moyens de rentabiliser des investissements productifs. L’option retenue de la fin du XXe et ce début de XXIe siècle, fut la musique live, d’autant qu’avec l’apparition du streaming, les royalties pour les musiciens fondaient comme neige au soleil. Les deux parties producteurs-artistes avaient donc un intérêt commun à privilégier la musique vivante. David Bowie le prédisait déjà  « La musique deviendra comme l’eau courante ou l’électricité. Mes amis artistes je vous conseille de vous préparer à faire beaucoup de tournées, car bientôt ce sera vraiment la seule chose qui nous restera ».

Dans le monde d’avant le Covid-19 les possibilités d’écouter la musique étaient multiples et nombreuses avec à chaque fois un très haut niveau de qualité, tant artistique, que technique le tout dans un environnement propice à la fête.

Les regroupements  entre amis étaient la règle. Les personnes liées par une même passion, les fans, les mordus de musique se donnaient rendez-vous pour des concerts uniques, des festivals grandioses, dans le seule but de vivre des moments de partage exceptionnels. Pour Simon Frith, « Le spectacle live est la forme d’expression musicale la plus véritable, le cadre dans lequel les musiciens comme leurs auditeurs peuvent juger si ce qu’ils font est « vrai ».

L’option économique retenue avait comme référence, le football.  Ses prestigieuses compétitions comme la Champion’s League, les Ligues 1, 2  et 3,  et les championnats régionaux. La  similitude se retrouvait aussi avec le cinéma : blockbusters, comédies populaires, cinéma d’art et essai, courts voire très courts métrage. La hiérarchie en musique collait tout à fait au modèle économique établi dans l’industrie du divertissement. Concerts et festivals constituaient les principales sources de revenus.

U2, Les Rolling Stones équipes majeures de la Champion’s League  du rock

Pour ce qui est des concerts, on trouvait au premier niveau donc, la Champion’s League , avec de  très grosses têtes d’affiche : U2, Les Rolling Stones, Ed Sheeran, Taylor Swift ou encore Elton John, qui effectuaient leurs tournées (européennes ou mondiales)  dans les stades pour générer des chiffres d’affaires faramineux et une rentabilité certainement tout autant fabuleuse pour les producteurs, promoteurs, agents et artistes (U2 : 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires sur la dernière décennie).  

Juste en dessous, en Ligue 1 de la musique, des artistes à forte notoriété qui se produisaient dans des salles d’environ 20 000 places (O2 Arena,  Accor Arena) surtout lors des tournées d’hiver.   Puis évoluant en Ligue 2, dans les Zénith des artistes de notoriété internationale et nationale. Et ainsi de suite jusqu’aux places de village ou les salles des fêtes pour des artistes régionaux ou locaux.  Cette classification correspondait bien pour les styles comme le rock, le rap la variété nationale et internationale.  Pour ce qui était du jazz, du blues, de la musique classique, une hiérarchie s’imposait aussi, mais avec des valeurs quantitatives moindres et des salles entre 2000 et 500 personnes  (Olympia,  Pleyel, New Morning, Bataclan, La Cigale).

Des festivals atteignent  des chiffres d’affaires astronomiques

L’autre source de revenus se trouvait  dans les festivals.  Comme le nom l’indique, ils constituaient de grandes fêtes de musique. Popularisés dans les 60’s avec Woodstock et juste avant le festival de Monterey, ils ont montré qu’ils pouvaient  permettre de dégager des gros bénéfices (Taux de rentabilité autour de 50% brut). D’où l’intérêt porté par des sociétés comme Live Nation (Main Square à Arras, I Love techno à Montpellier, Download Festival à Brétigny sur Orge et Lollapalooza à l’hippodrome de Longchamp) ou le banquier Mathieu Pigasse ( Rock en Seine).

En effet des foules immenses peuvent se regrouper sur  une courte période. Pour mémoire plus de 500 000 personnes à Woodstock, un million pour le Rock in Brasil, 200 000 à Coachella, plus de 200 000 aussi pour la fête de l’Huma et générer ainsi des chiffres d’affaires astronomiques (27,74 millions de $ pour le Outside Lands Music & Arts festival en 2019, ou 23,38 millions pour le Lollapalooza Brasil). En France, 7,5 millions de spectateurs ont assisté à des festivals en 2019)[i] Les retombées économiques sont phénoménales pour les régions d’accueil (9,2 millions d’€ pour Jazz in Marciac et 20 millions d’€ pour le festival d’Aix en Provence).

Depuis plus de 20 ans les grand’ messes de Pink Floyd, les Stones, U2, Springsteen, Madonna, Coldplay, Muse et consorts  sont certifiés Gold voire Platinum. Groupes et producteurs avaient trouvé le filon, certes qui nécessitaient une mise de fonds élevée, mais avec un retour sur investissement avéré.

La baisse des revenus de l’industrie du disque était en partie compensée par la billetterie des spectacles et les produits dérivés, pas forcément  au détriment  du spectateur (les économies faites sur l’achat de disques  permettant de dépenser plus en concerts), et tout se passait pour le mieux. Le business était à son optimum.  

Et puis, depuis 3 mois plus rien…Pertes colossales, annulations en cascade. Le système va-t-il s ‘effondrer  ?

Un monde nouveau doit s’ouvrir aux amateurs de musique

Aujourd’hui, un monde nouveau doit s’ouvrir aux amateurs de musique et bien sûr à tous ses protagonistes, artistes, techniciens, producteurs, agents, promoteurs.

Plus rien ne sera comme avant !   Les intermittents sont les premiers impactés, surtout s’ils ne peuvent justifier des fameuses 507 heures sur 10 mois. S’ils ne peuvent plus jouer que vont-ils devenir ? Non seulement ils ne pourront  pas bénéficier de leur assurance chômage, mais devront cesser leur activité créatrice et par la  suite, moins créer, moins jouer moins cotiser la spirale infernale est en vue. Leurs affaires se compliquent un peu plus. Les pouvoirs publics, l’Etat et par ricochet les collectivités interviennent pour limiter la casse et permettre aux intermittents de conserver la tête hors de l’eau.

Patrizia Poli & Pascal Arroyo

Mais il leur faudra trouver une solution car ce problème risque d’être récurrent. Aujourd’hui, on ne sait pas comment se dérouleront  les concerts de musique, sachant que les festivals (+ de 5000 personnes)  seront interdits jusqu’au 31 aout et qu’il faudra considérer un minimum de 4m2 par spectateur pour respecter la distanciation sociale. Une telle activité restera-t-elle encore rentable, sachant que les capacités d’accueil des lieux de concert seront divisées par deux voire trois ? Comment ces concerts seront-ils financés ?  Une  crise économique et sociale se profile à l’horizon.  Les partenaires privés seront-ils encore présents pour profiter et soutenir les grandes ou petites manifestations ?  Le public aura-t-il envie de replonger dans un monde où tout le monde est collé ? Le virus est, et, sera toujours dans la tête de tout un chacun, avec cette hantise « Et si ça repartait » ?

Le digital pour réinventer le  spectacle musical

Essayons d’imaginer quel pourrait être le futur de la scène musicale, quels seront les nouveaux modèles à se mettre en place pour permettre aux nombreux afficionados de continuer de se régaler de leur musique ?  Quelles seront les options retenues par les businessmen du secteur ?

Des pistes sont déjà explorées, le Covid a fait émerger une technologie déjà très présente dans la société depuis de nombreuses années, mais qui jusqu’ici était peu utilisée. Aujourd’hui, le digital s’impose avec force !  Cette  période de confinement a mis en lumière l’impérieuse nécessité pour les artistes de rester connectés avec leurs communautés. Chaque musicien muni d’un Smartphone peut d’ores et  déjà poster sur les réseaux sociaux une prestation scénique. De nombreux artistes ont utilisé ce modèle pour continuer de rester connectés avec leur public : Elliott Murphy et ses Corona Couch concerts a donné plus de 52 concerts de suite, tous les soirs à 20 h depuis le début du confinement et a joué  plus 230 chansons). Ce succès laisse présager une évolution dans cette façon de procéder. Oui, le numérique est en marche. Des spectacles se produisent chaque jour sur la toile ou les réseaux sociaux. Les Rolling Stones, comme souvent en première ligne pour la réactivité (1e groupe à posséder son logo) ont offert un titre enregistré par Mick, Keith, Ron et Charlie, chacun confiné de leur côté et ça a marché (You Can’t Always Get What You Want)[i] Apparemment, le public aime, et  l’offre semble prometteuse, mais sous quelle forme ?

Des concerts utilisant la réalité virtuelle avec les casques VR [i]

Réunir un maximum de personnes, les faire payer pour assister à un concert hors du commun, le fameux Purple (le fait de surprendre) de l’Inbound Marketing de Gabriel Szapiro, est en passe de devenir la norme (Gabriel Szapiro : Inbound Marketing au quotidien, éd. Eyrolles 2018). L’utilisation de la réalité virtuelle avec les casques VR va certainement apporter un plus dans ce qui pourrait être les concerts de demain. Il est certain que la technologie doit continuer de s’améliorer pour déboucher sur un produit hautement qualifié. Le modèle entrepreneurial va donc se mettre en action, (c’est certainement déjà le cas). Les entreprises vont investir en R&D pour obtenir cette technologie permettant de passer du réel au virtuel sans encombres. Une fois cette technologie opérationnelle et hautement  performante, les producteurs, associés ou non aux artistes, pourront organiser des concerts et toucher un public cette fois-ci planétaire.

Bien sûr pour pouvoir assister à ces événements, il faudra payer, certainement moins cher que pour un concert au stade de France, la marge totale sera calculée sur  un nombre de « spectateurs » très élevé. Ce modèle se déclinera pour conserver  la hiérarchisation sociale. Imaginons, des échanges en direct avec les  artistes, avant ou après  le concert, pour une quantité de privilégiés. Et pourquoi pas pour une caste de super privilégiés la possibilité d’assister à l’enregistrement du concert virtuel en réel à des tarifs cette fois très élevés. Etre filmés avec les artistes et promouvoir ainsi le show virtuel par une présence en réel, le désir d’appartenance qui se substitue au besoin d’appartenance cher à Maslow. La norme nouvelle, pour les grosses productions.  En terme de business de l’événementiel sera donc un mix entre l’ancien monde et l’ère digitale en voie de développement exponentiel. Un scénario tout trouvé pour les publics d’artistes tels que Madonna, Mylène Farmer, Beyoncé ou Ariana Grande

Les concerts plus intimistes vont ils survivre à ce raz de marée ?

En plus des concerts Facebook ou Instagram, des concerts par téléphone se mettent aussi en place, avec une prévalence  plus sociale qu’artistique. Et pour ce qui est du spectacle vivant, des tentatives existent déjà de donner des concerts avec des jauges réduites de moitié, du 1/3 voire des ¾ afin de garder le contact avec les fans. Le groupe Bishop Gun voulait donner le premier “concert socialement distant” aux États-Unis,  220 places au lieu de 1 000 (www.7sur7actu.be), mais n’a pas été autorisé à se produire. Peut être plus tard et cela deviendrait  un étalon pour la suite des opérations.

Élodie Frégé

Ensuite, les clubs de jazz et de blues, où les artistes ont besoin de la vibration du public pour s’exprimer peuvent, dans certaines conditions devenir le lieu sacré, le temple de la musique vivante. John Scofield le rappelait dans son interview (cf. rythmincorsica) : « Je veux bien me produire, mais avec personne à au moins de 1 mètre 50 de moi ». Les petits espaces deviendraient ce qui fait la beauté de l’expression musicale avec une écoute au plus près, une possibilité d’échanger avec les artistes sans passer par le filtre des VIP, et autres subtilités du show business. Un monde meilleur avec des concerts de choix, des tarifs raisonnables et des moments de partage qui auront une valeur d’estime bien supérieure à leur valeur marchande. L’authenticité reprendrait le pouvoir.  Seuls les initiés pourraient se sentir concernés par cet art et non plus les consommateurs qui se rendent à un concert d’AC/DC, sans jamais avoir écouté du hard rock, à un show d’Holiday on Ice. 

Le modèle économique d’avant Covid-19 continuera, sauf si…

Le monde de la musique d’après le 11 mai, sera peut être toujours aussi marqué du sceau de l’argent, mais un retour vers plus d’authenticité semble plausible. Un monde de la musique à deux vitesses va émerger. Les gagnants ne seront peut être pas ceux capables de mettre le plus d’argent sur la table. Au-delà de ça, c’est à tous les acteurs de l’univers des concerts de jouer cette partition là et en premier lieu les artistes, qui connaissent la chanson pour drainer un large public lorsqu’il s’agit de récolter des fonds (l’Éthiopie, l’Arménie ou les Restaus du cœur), car eux aussi ont la parole pour proposer des solutions gagnant-gagnant.

Peut être que  les millionnaires du rock participeront à l’effort collectif pour sauver la culture et avec elle les derniers de cordée que sont parfois  les intermittents ?  Sauf si « On » trouve un vaccin, dans ce cas là, les amoureux de la musique vivante béniront ce « On ».

N’hésitez pas à commenter !!!



[i]     Un casque de réalité virtuelle (VR, Virtual Reality), ou virtual reality headset, est un dispositif de visualisation tête haute.  Les casques VR remplacent l’environnement naturel de l’utilisateur par du contenu de réalité virtuelle, comme un film, un jeu ou un environnement préenregistré à 360 degrés qui permet à l’utilisateur de pivoter et de regarder autour de lui comme dans le monde physique. Les casques VR remplacent l’environnement naturel de l’utilisateur par du contenu de réalité virtuelle, comme un film, un jeu ou un environnement préenregistré à 360 degrés qui permet à l’utilisateur de pivoter et de regarder autour de lui comme dans le monde physique.


[i] https://www.youtube.com/watch?time_continue=54&v=N7pZgQepXfA&feature=emb_logo


[i] http://www.touslesfestivals.com

CHRONIQUES ALBUMS

Life Goes On by Carla Bley

Life Goes On Life Goes On, Life Goes On On, Life Goes On And On, Life Goes On And Then One Day, Beautiful Telephones (part 1), Beautiful Telephones (part 2), Beautiful Telephones (part 3),Copycat After You, Copycut Follow The Leader, Copycut Copycat

Carla Bley (p), Andy Sheppard (s), Steve Swallow (b)

Carla Bley est une habituée du format en trio. Au cours de sa longue et brillante carrière, marquée par de nombreux joyaux (Escalator  over the Hill, Duets, The Very Big Carla Bley Band), elle a enregistré plusieurs opus dans ce format (Songs with Legs, Trios). Pour Life Goes elle opte à nouveau pour  le trio. Ce nouvel album  s’articule autour de trois thèmes majeurs déclinés en trois ou quatre parties. D’emblée la pianiste prend les choses en main.   Elle montre la voie à emprunter pour exprimer ce « Life Goes On, Life Goes On ». Ses sonorités sur le clavier semblent puiser aux tréfonds de la substance qui constitue l’ADN de Carla Bley. Les notes qui impulsent ce premier thème ont tout de la racine d’un arbre bien en terre. Quand la basse de Steve Swallow intervient, le tronc de la mélodie apparait et c’est Sheppard qui orne le tout,  tel le feuillage d’un chêne centenaire. Le blues qui sied à ce premier titre apaise les pensées. La conjonction des notes graves jouées sur les touches en ivoire et les pincements de cordes sur la basse donne une saveur suave aux propos avant que n’intervienne le saxo. Ce mode opératoire se reproduit sur le  thème suivant, mais le background blues cède la place à une atmosphère plus vivifiante, plus ECM. La 3e déclinaison de ce Life Goes On dénommée ici « Life Goes On and On », se muscle façon bop. La rythmique  chaloupe avantageusement pour laisser s’envoler les nuées de notes de Sheppard (s). 

La mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs

L’intensité diminue sur le quatrième et dernier « mouvement » de cette composition.  Le groupe enchaîne par une session en trois parties nommée « Beautiful Telephones ». La construction de ce thème puise aux mêmes références que le précédent. Le piano introduit le propos, légèrement soutenu par les notes aigües de la basse. Cet enchevêtrement de notes se poursuit tout au long de ce titre, pour délivrer une émotion des plus captivante. Sur la deuxième partie, Sheppard vient placer des notes d’une rondeur ouatée pour rester dans la thématique développée précédemment. Les notes ciselées de Carla Bley créent une dichotomie d’une certaine magie. La composition se termine par une présence marquée  de la basse de Swallow qui apporte une rondeur de son que le piano transgresse par une mélodie fraiche. Enfin « Copy Cut » se décline lui aussi en trois épisodes et cette fois-ci c’est le saxophone qui ouvre et entremêle ses notes avec celles du piano. Comme en apesanteur, la mélodie nous emmène vers des univers d’ailleurs, à la fois planants et apaisants. Le deuxième instant prend de l’ampleur se fait plus festif. « Copycut Copycat » semble vouloir nous dire adieu pour ce bon moment passé en compagnie d’un trio d’une créativité infinie. Après avoir échangé quelques propos, chacun exprime ses sensations pour tirer sa révérence. À ce jeu là, c’est Carla Bley qui se fait le mieux remarquer, avec toujours un phrasé d’une qualité limpide et balancée. Le trio se met à l’unisson pour s’en aller et démontre que Carla Bley reste incontournable dans un univers autant  éthéré.

Michel Maestracci

Écouter le 1e morceau ici

Swallow Tales by John Scofield

She Was Young, Falling Grace, Portsmouth Figurations,  Awfull Coffee,  Eiderdown, Hullo Bolinas, Away, In F, Radio

John Scofield (g), Steve Swallow (b), Bill Stewart (dm)

Après Combo 66, qui fêtait le 66e anniversaire du guitariste de Dayton, en compagnie d’un combo composé de Gérald Clayton (p) et Vicente Archer (b), John Scofield continue d’enrichir sa discographie.  Pour son  premier opus chez ECM, Sco joue la fidélité et pour cause. Le titre ne prête aucune équivoque.  Il remercie Steve Swallow avec qui il chemine depuis ses débuts.  Les morceaux au menu de Tales… parcourent la carrière du bassiste (1967 à 2009), évoquent ses multiples collaborations  (Gary Burton, Lee Konitz, Carla Bley), et mettent en lumière la guitare, elle de Pat Metheny ou la sienne puisqu’il reprend « Away » présent sur Quiet (1996).  

Au bout du compte John Scofield délivre des moments de majesté. L’entame de l’album est à savourer avec élégance (« She Was Young »). Bill Stewart sur les toms éclaire le propos d’une profondeur ouatée.  Swallow adoucit de ses mots le contenu perçu.  Le phrasé si particulier de Sco transparait sur « Falling in Grace ». Ses sautillements donnent une dynamique au morceau, malgré des accords plaqués remplis de voicing. Puis, le trio se déchaine sur les envolées du leader avec un batteur qui jongle sur ses fûts («Portsmouth Figurations»). « Awfull Coffee », un des titres favoris du guitariste, permet d’apprécier sa sensibilité. La délicatesse du propos se manifeste dans les notes aigües sorties du manche  et les frappes ténues de Stewart sur ses fûts. Moment magique avec « Away » joué simplement qui met bien en avant le jeu du leader. Il expose le titre dans un format beaucoup plus réduit que sur l’album Quiet, où il bénéficiait de sacrés  soufflants (Wayne Shorter, Randy Brecker, Howard Johnson). Enfin, avec « In F » et « Radio » l’artiste nous livre le sentiment qu’il souhaite continuer de nous balader dans ses univers. Son magique phrasé semble nous indiquer la voie de son prochain opus, chez ECM encore, qui sait ?

Michel Maestracci

Scofield en streaming

https://www.deezer.com/fr/artist/14671

JOHN SCOFIELD

From East to Swallow

(réalisée par Facetime le 12 avril 2020)

Comment allez- vous ?

Cela  fait trois semaines que je reste confiné chez moi.  Ce n’est pas trop dur car je suis plus âgé que beaucoup d’autres musiciens et j’ai de l’argent de côté.

Pourquoi avoir retenu Steve Swallow plutôt que Bill Stewart ou Larry Goldings pour ce nouvel album ?

J’ai souvent joué en trio avec Bill et Steve et parfois nous jouions les chansons de mon ami bassiste. J’ai commencé à me produire avec lui quand j’avais 20 ans. Il m’a bien aidé quand j’ai débuté dans la musique. Nous sommes devenus très bons amis. Et j’ai tout le temps joué avec Bill. Pour tout vous dire notre 1e album en commun date de  1980 c’était Bar Talk.  

Swallow Tales est annoncé comme étant votre premier album chez ECM. Pourtant vous avez déjà  enregistré, notamment Saudades  avec Jack De Johnette et Larry Goldings en 2006. Y a-t-il une différence dans votre contrat à présent ?

Oui c’est bien la première fois que j’enregistre pour ECM. L’album que vous évoquez avec Larry et Jack De Johnette c’était dans un format groupe de même avec Marc Johnson (Shades of Jade). Mais c’est bien la première fois que j’enregistre pour le label de Manfred Eicher en qualité de leader.

Comme faire un album de standards

Comment avez-vous sélectionné les chansons à mettre sur cet album?

J’ai appris la plupart de mes chansons en grandissant dans les années 70, quand j’étais à fond dans mes études musicales !  Je jouais quelques titres et j’étais à l’aise pour les reprendre, mais quelques unes sont plus récentes. Steve m’en avait envoyé, il y a quelques années, et j’ai trouvé qu’elles devaient convenir, mais c’est vrai, j’ai un tas de chansons que je pourrais incorporer à cet album. Steve m’avait notamment transmis (« Awful Coffee »), et je l’avais trouvé intéressante à jouer. Mais il y en avait plein d’autres comme  « Portsmouth Figurations ». Je l’avais apprise dans les années soixante-dix. Elle était sur Duster,  l’album de Garry Burton, je l’ai apprise de son album. Je pense que tout ce que nous jouons redevient nouveau. C’est comme faire un album de standards pour moi.

labels : Blue Note, Verve, EmArcy, Grammavision. Que vous offre de plus ECM par rapport aux autres maisons de disques.

En un sens,  ils sont tous les mêmes.  Ils sortent vos albums et les gens les écoutent. Mais ECM a une histoire incroyable avec des artistes fameux. Il était important d’exposer au monde une nouvelle vision de là musique et je suis heureux et fier qu’il m’accepte d’être sur ce label. Je suis conscient de la belle chance qui m’est offerte.

Le slogan d’ECM  est : « The Most Beautiful Sound Next to Silence ». (Sourire de John) Que pouvez vous apporter a ce slogan ?

Je ne connaissais pas ce slogan mais peut être est-ce  seulement la dernière chose que nous allons jouer avant le silence. Je ne sais pas, mais je n’ai jamais fait un album en pensant que je vais faire un album pour telle ou telle maison de disques. Je fonctionne de même pour ECM. Mais Swallow Tales est un disque que je souhaitais réaliser et je l’ai fait.  J’attends qu’il sorte et peut être va-t-il être apprécié ? Je ne sais pas encore ?  (ndlr : la date de sortie était prévue le 15 mai, elle  a été décalée au 5 juin).

Donc vous êtes un musicien libre quand vous réalisez vos disques ?

Bon, parfois le président de la maison de disques peut me dire : «  Oh je ne pense pas que ce soit une bonne idée aussi ne le fais pas ». Mais la plupart du temps je fais ce que je veux dans  mes projets.

J’aime le trio avec une basse et une batterie

Vous avez joué dans différents formats, en avez vous un de préféré et si oui lequel ?

J’aime le trio avec une basse et une batterie  car c’est celui qui permet au guitariste de réellement bien s’exprimer. Mais parfois cette  formule me fatigue. Alors j’apprécie de jouer avec un claviériste, très sensible au fait de partager la musique avec un guitariste. C’est important de le noter, comme le piano est prédominant dans la section rythmique, certains musiciens prennent trop de place. Aussi il faut trouver le gars juste qui laisse la guitare se faire entendre  et en cela j’apprécie de jouer avec Gerald Clayton ou Larry Goldings. Donc j’aime aussi m’exprimer en quartet et réellement je souhaiterais pouvoir me produire un jour avec un groupe encore plus grand : quatre cuivres et une section rythmique. Mais c’est dur à mettre en place, car il est plus difficile d’obtenir des dates dans ce format, notamment à cause de l’aspect financier. Donc ce n’est pas aisé. Mais j’aimerais vraiment  le faire. Enfin, j’aime les  challenges et  je voudrais  aussi me produire en solo, car je ne l’ai jamais fait. J’aime toutes ces situations c’est vraiment merveilleux quand vous  changez et que  vous allez vers des horizons qui ne sont pas les vôtres. Ainsi, on  ne s’ennuie jamais !

Jim Hall disait un soir, après avoir joué avec Joe Lovano : « Ce soir j’ai bien appris ». Vous avez souvent joué avec Lovano, qu’avez-vous appris avec lui ?

J’ai tellement appris avec lui ! Il suffit de l’écouter. C’est tellement incroyable comme il a tant de choses en lui qui sortent quand il improvise. Il pense toujours au contraste, aux façons de faire fonctionner la musique comme si nous parlions de toiles abstraites. Surtout ce que j’apprends de lui, c’est d’écouter à quel point l’improvisation jazz peut être bonne. Quand vous jouez avec quelqu’un d’aussi bon, vous apprenez vraiment parce que c’est votre âme qui reçoit et vous devez être capable de jouer dans la foulée quelque chose qui va mettre  à l’aise vos partenaires. J’ai tellement de chance de jouer avec Joe. Il m’a donne toujours donné une leçon, dans le bon sens.

Et avec Jim Hall ?

La première fois que j’ai entendu Jim, j’ai réalisé qu’il existait un moyen de chanter à la guitare. Il y a tellement de façons de jouer, mais Jim a proposé une autre approche, à nous tous. Il a  magnifié l’âme et la beauté de la guitare électrique. Il est toujours mon joueur préféré Il pourrait jouer juste quelques notes derrière un joueur de cor que ça serait toujours beau. Il est tellement de bon goût. Il swinguait vraiment fort. Ce son à la guitare, le son qu’il pouvait lui donner.

J’ai des arrangements pour quatre guitares

Votre carrière est toujours aussi riche et prolixe. Quels autres projets aimeriez vous mener ? Un hommage à Miles Davis, des sets à plusieurs guitares, composer pour bigband ?

Je demande, avant tout,  à être un bon guitariste. Ensuite avoir des  projets et jouer avec Mike (Stern) et aussi Bill (Frisell) et Pat (Metheny), c’est toujours volontiers, il ne reste qu’à accorder nos agendas. Mais il y a aussi tout un ensemble de jeunes guitaristes, quand je dis jeunes c’est parcequ’ ils le sont plus que moi, comme Kurt Rosenwinckel,  Peter Bernstein ou Julian Lage avec qui j’aimerais partager des projets.  J’ai quelques arrangements pour quatre guitares et une section rythmique, ça  serait comme un petit big band de guitares. Mon ambition serait de réunir ces musiciens et jouer mes compositions.

C’est une excellente idée !

J’ai beaucoup d’idées vous savez et  j’espère pouvoir toutes les réaliser. Là, je joue en quartet avec clavier,  basse et batterie. Nous avons joué une soixantaine de morceaux rock  mélangés  au jazz, c’était too Amazing. Je viens de commencer maintenant et espère venir l’année prochaine en Europe présenter mon projet que j’ai intitulé   Yankee Go Home !

Êtes vous satisfait du mode de rétributions organisé par les plates-formes de streaming ?  Est ce un bon ou mauvais deal pour les musiciens?

Oh c’est une très mauvaise  affaire pour les musiciens, pour ce qui est de l’aspect financier bien sûr. C’est un univers totalement autre. Il n’y a plus ou quasiment plus de revenus des ventes de musique enregistrée et rares sont les  musiciens de jazz ayant  vendu assez de disques pour pouvoir  rester à la maison et vivre de leurs royalties. Aussi, nous devons toujours nous produire en live et tant que nous sommes bons sur nos instruments, que nous pouvons jouer en public, dans des clubs et faire des concerts, ça ira forcément. C’est comme ça que je gagne de l’argent et donc ce nouveau modèle économique ne m’affecte pas trop. C’est un monde différent, qui n’a pas vraiment affecté le jazz, mais le monde de la musique. Du coup,  beaucoup de grands talents l’ont compris parce qu’ils pensaient faire beaucoup d’argent en écrivant de la musique. Mais maintenant c’est plus difficile de le faire et ils peuvent envisager de faire autre chose de leur vie.

Pensez vous qu’après le Corona virus le monde de la musique  va changer ?

C’est ce que les gens disent. Une fois la fin du confinement, je souhaite vraiment pouvoir retourner dans les clubs, écouter, de la musique y jouer.  Mais je demanderai toujours aux gens d’être à un mètre cinquante  de moi. Je ne sais  pas combien de temps cela va durer pour nous permettre de revenir jouer ? En attendant,  merci et prenez soin de vous !

Michel Maestracci

Le parcours discographique de John  Scofield  (à chaque fois un titre à écouter)

1977 :   East Meets West (« Any Who Else »)

1978 : Rough House (« Rough House »)

1979 : Ivory Forrest (« Monk’s Mood »)

1980 : Bar Talk (« Fat Dancer »)

1980 : Who’s Who(« The Beatles »)

1981 : Shinola(« Dr Jackie »)

1984 : Electric Outlet (« Pick Hits »)

1986 : Still Warm (« Gil B643 »)

1986 : Blue Matter (« The Nag »)

1987 : Loud Jazz  (« Signature of Venus »)

1988 : Flat Out  (« Science and Religion »)

1990 : Meant to Be (« Mr. Coleman to You »)

1990 : Time on my Hands  (« Flower Power »)

1991 : Grace under Pressure (« Twang »)

1992 : What We Do(« Big Sky »)

1993 : Hand Jive (« Dark Blue »)

1993 : I  Can See your House from Here (with pat Metheny) (« No Matter What »)

1995 : Groove Elation  (« Peculiar »)

1996 : Quiet  (« Away with Words »)

1998 : A Go Go (« Chank)

2000 : Bump (« Chichon »)

2001 : Works for Me(« Big J »)

2002 : Old Folks (« Wanderlust »)

2002 : Überjam (« Animal Farm »)

2003 : Up All Night (« Creeper »)

2004 : En Route (« Alfie »)

2005 : That’s What I Say  (« Unchain my Heart »)

2006 : Saudades (DeJohnette-Goldings-Scofield) (« Seven Steps to Heaven »)

2007 : This Meets That (« Behind Closed Doors »)

2008 : Solar (Scofield-Abercrombie)(« Four on Six »)

2009 : Piety Street (« Motherless Child »)

2010 : 54(« Out of the City »)

2011 : A Moment’s Peace (« I Want to Talk About You »)

2013 : Überjam Deux(« Endless Summer »)

2014 : Three Times Three (Sanchez-Scofield-McBride) (« Nooks & Cranies »)

2014 : The Trio Meets Scofield (Pablo Held Trio)

2015 : Past Present (« Get Pround »)

2016 : Country for Old Men (« Red River Valley »)

2017 : Hudson (DeJohnette-Grenador-Medeski-Scofield) (« Hudson »)

2018 : If You Could Hear of Us (Abercrombie-Bogdanovic-Scofield)

2018 : Combo 66 (« Uncle Southgern »)

2020 : Swallow Tales (« Away »)

Merci à Allmusic.com

OLIVIER DURAND

Guitar Man du Havre

Olivier Durand a débuté la musique par la pratique du piano. Depuis qu’il est enfant il voue une passion pour le chant, il reconnaît même avoir créé une chanson sur les vaches. Par l’entremise d’un cousin batteur, il s’est mis à jouer sur les fûts.  Enfin, avant de devenir guitariste, il a encore  voulu tester la basse pour jouer « Walking on the Moon », comme Sting. Ensuite, une tante lui a donné sa guitare et il a débuté avec  AC/DC en tenue d’Angus Young ! Il  était à fond dans la guitare et l’est toujours ! Elliott Murphy qu’il accompagne depuis bientôt un quart de siècle ne s’en plaint pas. 

Quel type de guitare possédiez-vous ?

J’avais une copie d’une Fender Strato et je jouais avec des copains. Au début, je ne comprenais pas les histoires d’accords, les barrés étaient écrits bizarrement sur les partitions. J’avais l’impression qu’il fallait dix doigts pour faire un accord. Ensuite, j’ai compris qu’il n’en  fallait qu’un doigt. J’aimais jouer « Rock Around the Clock » et c’est d’ailleurs le premier solo que j’ai appris (il mime le solo).

Pourquoi écoutiez-vous Bill Haley ?
Mon frère devait avoir une compilation et il y avait aussi tous les autres hits de l’époque « See You Later Alligator » etc.

Vous étiez au collège à cette époque et comment réagissaient vos copains de classe ?

Oui, j’étais scolarisé au Havre et ça ne se passait pas très bien avec mes collègues. En fait, j’étais différent. Je venais d’une petite ville et pour eux qui venaient de classes sociales très favorisées, je n’étais qu’un manent de la  campagne. Ils  jouaient du piano classique alors que je faisais du rock. Malgré tout, j’avais deux ou trois copains et à la récré nous parlions musique. Je pense à Florent Barbier, que je vois toujours et avec qui nous avons débuté ensemble. Il a été le batteur des Roadrunners et aujourd’hui il possède son studio à New York. On avait la même envie et nous bossions tous les deux tout le temps. On avait cet objectif commun de faire de la musique.

Quand avez-vous su que vous alliez devenir musicien professionnel ?

C’est un rêve que j’ai depuis mes treize ans, mais on vit dans un monde où l’on nous dit : « Tu dois faire de vraies études, avoir un vrai métier ». Alors, je pensais devenir journaliste, pas forcément de rock. Ce qui m’intéressait c’était de découvrir apprendre des choses des autres.

Donc vous avez fait des études ?

Oui,  je jouais toujours de la guitare et dans le même temps j’ai obtenu un bac A2. Ensuite, j’ai rejoint Paris pour faire l’IACP (école de jazz), qui était très free à l’époque. J’ai mis des noms sur des choses que je connaissais en tant qu’autodidacte et j’ai compris les règles de la musique.

Vous découvrez la théorie, avec une votre expérience et là vous décollez, mais comment cela se passe-t-il ?

J’avais un groupe,  Why Not et nous faisions quelques concerts. Un jour nous sommes sélectionnés pour un tremplin rock au Havre.  Little Bob en était  le parrain et le président du jury. Et ce soir là, après les délibérations, il est monté sur scène et a décidé de me donner le prix du meilleur  guitariste, alors qu’il n’y en avait pas de prévu. Ça a été ma première rencontre avec Bob. Il faisait toujours partie de Little Bob Story (LBS).  Il devait entamer sa carrière solo, aussi m’a-t-il demandé de l’aider à écrire des nouvelles chansons. Je lui envoyais des morceaux et après une année à échanger j’ai débuté avec lui.

Je connaissais tout Too Young to love Me

Et bien, que j’ai du boulot parce que pour nous, en tout cas au Havre, Guy George Gremy le  guitariste de LBS était notre modèle. Je connaissais tout Too Young to love Me (écouter ! ici) l’album de l’époque. J’avais appris tous les solos de Guy-George. C’était mon modèle et je pouvais le croiser au Havre.

Outre  Little Bob vous avez évoqué d’autres groupes de la région. Échangiez vous beaucoup  entre vous ?

Avec les Why Not, nous avions fait la première partie pour un concert de soutien à un club du Havre qui avait fermé. Nous étions les petits jeunes au milieu des groupes havrais comme les Scamps, les City Kids, les Kings Snakes,  dont le batteur est devenu celui de la Mano Negra. Je mettais le pied dans le milieu rock havrais et j’ai demandé des conseils.  J’ai beaucoup parlé avec les Roadrunners car j’aimais bien les morceaux avec des harmonies vocales. Je  voulais savoir comment ils faisaient. J’ai tout de suite voulu apprendre des autres. C’était en 1989 !

Combien de temps êtes vous resté avec Little Bob ?

J’y suis resté pendant neuf ans.

C’est après neuf années avec Little Bob que  vous rencontrez  Elliott Murphy. Comment celà s’est-il passé ?  

Je me souviens, en janvier 96, je rentre chez moi et j’ai un message en anglais sur le répondeur. J’avais  l’impression que c’était mon copain Kenny Margolis, qui avait joué avec Bob.  Je ne voyais pas qui pouvait m’appeler d’autre.  Il y  avait cet accent new yorkais et à la fin je comprends que c’est  Elliott Murphy, que j’avais rencontré une ou deux fois. Il me disait qu’il souhaitait que je vienne à Paris faire un essai. Je m’y rends avec Jérôme Soligny (auteur et compositeur pour Daho, Dani, Indochine). Arrivé chez lui, je grimpe les cinq étages et tout de suite, on  commence à jouer l’album Selling the Gold qui devait sortir ( écouter Selling… ici). Elliott devait aussi faire l’émission Taratata. On a répété le morceau ensemble.  Il était surpris de ma culture, que je connaisse les open tuning. Selon lui, j’étais le premier français à comprendre ce qu’il racontait.  Bon au final je n’ai pas fait Taratata , car il avait promis à Sal Bernardi, le guitariste de Ricky Lee Jones. Mais trois mois après, on faisait le printemps de Bourges ensemble ! C’était notre premier concert.

Donc, vous jouiez à la fois avec Little Bob et Elliott Murphy ?

C’était en 1998, j’étais en fin de parcours avec Bob et j’avais l’impression de ne plus apprendre avec lui. Par contre, le peu que j’avais fait avec Elliott, c’était vraiment une ouverture vers d’autres pays,  d’autres cultures.

A la base je suis plutôt rock, voire hard rock

Musicalement que vous a apporté Elliott Murphy ?

A la base je suis plutôt rock, voire hard rock et Elliott plus folk-rock.  Avec lui j’ai compris Bob Dylan, Stephen Stills. La première tournée que j’ai faite en sa compagnie, nous écoutions Dylan tous les jours dans sa voiture et Elliott m’expliquait ses textes avec l’histoire de l’Amérique et de la musique aux USA. J’ai eu un cours de musicologie ! Après ça, il m’a proposé une autre tournée et j’ai dit OK et aujourd’hui ça fait 24 ans que nous sommes ensemble.

Est ce que ça vous a permis de côtoyer d’autres artistes ?

C’était aussi un gros challenge car sur Selling the Gold, il y avait Sonny Landreth qui joue sur deux ou trois morceaux, Chris Spedding et Mick Taylor, donc hou, je me suis dis il y a du boulot. J’ai beaucoup appris en écoutant tous ces disques là,  et après avec Elliott j’ai rencontré beaucoup de personnes.

Comment cela s’es-il  passé quand vous avez commencé à jouer avec Elliott ?

En fait, au début, Elliott nous envoyait  une setlist, nous étions plusieurs musiciens à débuter  avec lui et il nous disait : « Je voudrais jouer ces morceaux là, pouvez vous les apprendre ? » et la grosse différence avec Bob, c’est qu’Elliott nous demandait simplement d’apprendre les morceaux sans nous donner de direction.  Très vite, il m’a demandé de m’exprimer dans sa musique. J’ajoutais ce que je voulais et encore aujourd’hui, s’il n’aime pas ce que je fais il me le dit. Par contre, s’il aime il me pousse pour aller plus loin. En fait, avec lui j’apprends toujours !

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Vous évoquiez les rencontres faites avec Elliott, à qui pensiez vous ?

Un jour, nous jouions en Italie et Bruce Springsteen se produisait  à Bologne. Il m’a dit j’ai une place pour toi, tu viens avec moi. On assisté à un bout de la balance puis on s’est retrouvés au catering avec une partie des musiciens, où j’ai rencontré Bruce vite fait. Ensuite, on était sur le côté de la scène, on assistait au concert et j’en ai pris plein la figure et je me suis dit : « Olivier tu as du boulot » ! Et ce qui m’a plu encore chez lui c’est qu’au moment de balance Bruce a dit : «  à tous les bénévoles, on joue pour vous toute de suite ». Ils ont fait trois morceaux pour eux comme s’il était en concert. Il a une générosité. Donc, en côtoyant ces artistes  on apprend aussi bien humainement que musicalement !

Vous  avez accompagné Little Bob et  Elliott Murphy. Avez-vous des projets en solo ?

Au Havre, du temps de Bob, j’écrivais mes propres chansons et je faisais des concerts en solo. Je faisais ce que préconisait Johnny Cash.

Et que disait Johnny Cash ?

Pour être un bon songwriter, il faut écrire une chanson par jour. Après elle ne sera peut être pas conservée, mais au moins on apprend à écrire. A une époque, j’ai fait ça. Musicalement, les idées viennent facilement mais pour les textes c’est plus dur.

Avec Elliott on va sortir un album d’inédits

Et Elliott vous aide-t-il ?

Si mes textes sont en anglais, oui. Je les lui envoie et il me les corrige et sinon s’il constate que je suis perdu, il conserve l’idée de base  et il termine  comme mon texte de ce soir « Baby Blue ».  Il avait compris ce que je voulais dire et il l’a transcrit encore mieux que moi.

Que représente Elliott pour vous, un père, un professeur, un maître ou rien du tout ?

C’est entre le grand frère et le meilleur copain. Quelque chose comme ça. Il y a une sorte de lien familial. J’ai eu la chance de côtoyer sa mère,  mais aussi son frère et sa sœur et j’ai toujours l’impression de faire partie de la famille. D’ailleurs quand j’envoie des messages à  Gaspard (le fils d’Elliott) je dis : « c’est tonton Olivier ». On ne peut pas travailler pendant 23 ans avec une personne sans que rien ne naisse de cette relation. On partage beaucoup de choses ensemble et ce de plus en plus.

Quel est votre avenir proche ?

Avec Elliott on va sortir un album d’inédits. Gaspard y travaille dessus, il produit il mixe.
 

Et Olivier Durand a-t-il des ambitions ?

On en parle avec Elliott. Il me pousse à faire des choses, à écrire plus et sortir pourquoi pas un album en solo. Mais aujourd‘hui comment les sortir ? En physique ou par Internet ? La difficulté est de savoir comment ça marche,  de savoir où l’on va dans l’univers de la musique.

Et que vous dit Elliott ?

On se pose des questions tous les deux. Savoir ce qu’il faut faire, même pour lui. Savoir où on met les pieds. Bon, avec les concerts qu’il fait, lui forcément il vend des disques car les gens te rencontrent, ils sont contents d’avoir un truc en sortant du concert et encore un peu en magasin. Donc je pense produire un disque en auto production pour le vendre au cours de mes concerts. J’y pense depuis longtemps, mais mon problème c’est que j’ai à la fois les chansons et tout ce que je fais en instrumental, donc se pose le dilemme du choix.

Vous pourriez peut être  faire deux albums ?

Voire trois !

« These Boots Are Made For Walking »

Revoici Melody Gardot, dans un registre novateur ! Elle reprend une chanson pop au goût de sucre écrite par Lee Hazelwood et interprétée à l’origine par Nancy Sinatra.

Melody Gardot, associée à Jen Jis, propose une version ouatée du succès de Nancy Sinatra

C’est avec Jen Jis, producteur et compositeur, qui s’exprime dans un répertoire électro, que la diva de Philadelphie pose sa voix suave sur le beat énergétique de son compère du jour. De façon langoureuse et bien plus groove que sa prestigieuse devancière, Melody Gardot délivre le propos relatif à ses fameuses « boots » qui doivent terminer leur balade sur … justement qui ?

Une façon à elle de rappeler que la vie d’une chanteuse n’est pas forcément un long fleuve tranquille. Après « He’s a Tramp » à écouter sur l’album Jazz Loves Disney ou le splendide EP Bye Bye Blackbird avec le Britannique David Preston à la guitare, Melody Gardot continue de nous séduire avant l’arrivée imminente d’un 5e album studio !

.https://melodygardot.co.uk/fr/